Francois BON. Entretien 5 Livre et Littérature

"Après, c’est l’autre tiroir de ta question : la question du livre ne recouvre pas l’histoire de la littérature"

 

Mai 2019

 

Dans ce que tu décris sur l'ensemble de nos propos, en plus d’être dans l’expérimentation continuelle, revient l’idée « d’aventure », de mise en danger voire de découverte au fur et à mesure de ce qui est en train de se jouer, est-ce que cette mise en ligne/mise en danger faisait déjà partie de ta pratique ? 

Est-ce que la régularité/intensité de la publication ajoute à la densité de ce que tu énonces ?

 

 

 

Encore une question à tiroirs ! D’abord, adopter position la plus modeste – mais c’est un domaine qu’on n’a pas abordé : les livres qui interrogent l’invention en tant que telle, nous aident à comprendre ce qui se joue dans les processus d’invention. Et ce ne sont pas des livres qui circulent via l’industrie culturelle, même avec cette mode ahurissante du « développement personnel ». De la même façon qu’Espèces d’espaces de Georges Perec ou The art of fiction de John Gardner, une sorte de fondateur historique du creative writing, il y a des mines comme Imagination et invention de Gilbert Simondon, ou l’œuvre de Judith Schlanger, dont c’est le thème principal.

Ce premier axiome de modestie, c’est d’abord d’aller voir, quand on se retrouve sans repères, comment s’exprimait la même figure pour les grands prédécesseurs : pourquoi Baudelaire lisait ses poèmes à voix haute alors que Rimbaud recopiait les siens sur des cahiers, les laissant chez Paul Demeny. Pourquoi Michaux avait sur sa table un broyeur à papier et écrivait principalement une fois par semaine, dans ce qu’il appelait sa « journée de silence ». Comment Nerval se servait de son appareil-photo, et pourquoi Zola, qui a laissé sept mille plaques de verre, dont de magnifiques séries sur les engins à moteur ou la construction jour par jour de la tour Eiffel, n’a rien écrit sur la photographie. Je crois qu’avec l’âge, ce qu’on essaye de pousser en soi-même, c’est un sentiment d’acceptation : quelque chose dans mon rapport à l’écriture, ce qui me sert de boussole depuis quasiment l’adolescence, m’a mené là, donc à moi de le comprendre, et ne pas me défiler.

 

C’est là qu’on commence à recroiser les contraintes techniques : mon premier Mac portable, en 1993, pesait deux kilos, avait un tout petit écran noir et blanc, et quarante-cinq minutes de batterie. Mon premier Olympus numérique me permettait trente-deux photos, en résolution 600 px, à transférer sur le Mac par USB. Nos premiers sites web étaient statiques, moches, nos premières vidéos en ligne étaient en Flash : il faut dépasser cette instance du non-satisfaisant, la part même de régression qu’elle inclut, parce que c’est le seul moyen de faire entrer en soi le nouveau vocabulaire. Ma première « liseuse » Sony, achetée à New York l’été 2007, elle est à peine bonne pour le musée. Quand je lis quelqu’un comme McLuhan, Understanding Media, 1966, je vois ces fonctionnements à l’œuvre pour toutes les inventions techniques humaines, de la roue au téléphone. L’invention littéraire garde une autre spécificité, celle pour laquelle j’utilise ce terme d’acceptation : en 1909, à trente-sept ans, Marcel Proust engueule sa mère à distance : « Je sais que tu ne l’aimes pas », lui lance-t-il post-mortem à propos de Balzac, et tout d’un coup débloque ce qui va devenir le narrateur de la Recherche. Céline accepte ses acouphènes et voilà Bardamu au milieu des balles en pleine route, c’est le début du Voyage.

Étudier la littérature, pour moi, c’est scruter ces moments, c’est ce que j’ai aussi essayé d’enseigner ces cinq dernières années. C’est cette acceptation qui nous déporte dans des terrains imprévus, où la première sensation est chaque fois soit l’échec, soit la menace de l’échec ou de l’impasse. Ce qu’on doit éduquer, et c’est plus admis qu’ailleurs en école d’art, c’est comment se confier à ces résolutions très impalpables, dont l’aboutissement semble si improbable. Des textes comme Le funambule de Genet peuvent nous aider à le formuler.

Là, Internet, ou le numérique off line, ne changent rien à la part intérieure (le mot « intérieur » façon Expérience intérieure de Bataille), à l’actualité et la résistivité d’une œuvre comme celle de Maurice Blanchot. La littérature, c’est long, pauvre, écrasant. C’est ça, notre aventure.

Pour ce qui est de placer cela dans une vision dynamique, c’est-à-dire comment volontairement initier ce mouvement de se porter en avant, il y a les poètes : « Comment vivre sans inconnu devant soi ? », c’est René Char. Mais surtout l’œuvre d’Artaud, encore si peu défrichée, ses textes sur le cinéma, ou la façon dont il quitte la poésie, puis le théâtre, à mesure que les pratiques en deviennent stables pour lui.

Après, c’est l’autre tiroir de ta question : la question du livre ne recouvre pas l’histoire de la littérature – madame de Sévigné écrivait à sa fille, et ses lettres étaient recopiées à la main, par des intermédiaires différents, plusieurs centaines de fois avant même de parvenir à leur destinataire. Les aphorismes de René Char ce sont de minuscules carnets dans sa poche de résistant, en pleine clandestinité. Les faits divers de Daniil Harms, des bouts de papier sauvés dans une valise pendant son internement en plein stalinisme. L’histoire des formes de la littérature, depuis l’Enquête d’Hérodote, c’est l’histoire de ses supports et modes de reproductibilité. Sur ce paradigme de la vitesse de publication, c’est Le peintre de la vie moderne de Baudelaire qui l’exprime le mieux : Constantin Guys dessine sur les champs de bataille de Crimée, et neuf jours plus tard ses dessins sont dans la presse londonienne – dans cette « simultanéité » (neuf jours pour Baudelaire, bien moins pour nous), la question grave qu’il pose, le premier, c’est : a-t-on alors encore besoin du récit ? Ce à quoi Flusser répond gravement dans un livre qui n’a rien de provocatoire : Does writing has a future ? L’édition commerciale a un rythme lent, l’auteur s’exprime tous les deux ans par un livre qui sort en septembre ou janvier, après quoi il y a le service après-vente en salons et libraires, et en trois semaines c’est plié, que le livre survive ou ait déjà disparu, avant que recommence le cycle. Un nombre considérable de mes amis fonctionne encore selon ce principe, et peuvent, de l’intérieur de ce système que de mon côté je considère comme usé, produire des œuvres de premier plan : je pense à Volodine, à Échenoz ou Bergounioux, dont aucun n’est même sur Facebook ou autre vecteur horizontal d’échange. Des auteurs majeurs comme Jean-Paul Goux semblent avoir choisi de rester presque secrets. D’autres ont tenté des formes bien plus instables, bien avant Internet : Koltès, Tarkos, Collobert, sans parler de Paul Valet ou Gherasim Luca. D’autres ont choisi les formes éphémères de la chronique dans la presse, et nous laissent des textes majeurs. Duras a été une des premières, malgré les antécédents de Cendrars, à s’aventurer en tant qu’écrivain dans le film…

Je pense que ma propre histoire ça a été une lente migration du premier groupe au deuxième. Ce qu’a changé Internet ? Une publication qu’on décrète seul, le upload, le send. Je me suis peu à peu servi de cette publication même comme outil d’écriture : c’est quand le texte est en ligne que j’arrive à le corriger, expandre, remanier, réorganiser en ensembles ou architecture. Tout mon site fonctionne comme ça. Ces dernières années, j’ai vécu comme un deuil, y compris par l’insécurité financière, ou la relative marginalisation qui en découlent, que ça m’éloigne de ce que j’arrivais encore à faire en parallèle auparavant, avec des livres écrits sur le temps long. Je crois que l’outil vidéo renforce encore cette séparation : le concept de publication reste le même qu’il était avant le web, sa temporalité change et engendre des formes qui en appellent à d’autres modes d’énonciation, ou d’expérience directe du réel, de ce qu’on documente du réel parce qu’on a sur soi son Canon ou sa GoPro ou n’importe quelle autre prothèse. Quand, en 1845, Maxime du Camp prenait trois heures pour faire une de ses magnifiques plaques de verre du port du Caire (elles sont au MET), Flaubert pestait dans ses lettres à Louise Colet pour tout ce temps perdu, et que la tâche de l’écrivain (il avait taillé d’avance cent vingt plumes d’oie pour son voyage, considérant que les plumes d’acier étaient sans âme) c’était de transcrire par les mots ce qu’il percevait du réel. On est toujours dans cette déchirure. Il est trop tôt pour savoir si c’était ça le bon chemin ou pas.

C’est l’instatisfaction d’une vidéo qui pousse à en faire une autre, alors que le mode précédent de publication, du film comme du texte, voulait le temps lent d’une finalisation irréversible. Là c’est une question de culture autant personnelle que sociétale ou esthétique : dans l’histoire de la littérature comme dans celle de la peinture, parfois préférer les carnets, les lettres, aux œuvres dites achevées.

 

Oui, on dirait qu'il y a deux solitudes, si celle du créateur se double de la disparition des anciens intermédiaires de l’outil d'édition non ? Et le « lecteur » traditionnel ou YouTube n'est peut-être pas encore habitué à ses modes de consultation ? (Le compteur lui note bêtement le nombre de vues, un livre n'a pas cela).

J’ai l’intuition à partir ce que j’ai lu de toi que ce danger éprouvé, cette intensité transformant le réel est ton sujet (Écrire : « ce qui se passe dans une tête lorsqu’on rentre la nuit où on ne doit pas », c’est Dans la ville invisible), non ?

 

 

On ne travaille pas pour un « lecteur », on avance dans le noir et puis c’est tout, ce n’est pas d’aujourd’hui.

Peut-être qu’un des basculements souterrains initiés par le web, difficile à appréhender aujourd’hui, c’est en quoi cette notion a échappé à la verticalité pour se construire dans les deux sens : communauté du lire/écrire comme communauté auteur/lecteur ce n’est pas nouveau. Lire est un écosystème depuis toujours : on prend des notes, on partage des avis, on a une image de ses lectures dans les carnets de l’auteur, dans sa correspondance, et même dans la mémoire qu’on a d’un livre, on sait associer le lieu où on l’a lu, les bruits, la météo.

Simplement, l’artefact technique de l’imprimerie distribuée isolait les deux vecteurs, à moins (ça a dû disparaître dans les années 2000, mais il y a des exceptions survivantes) qu’on écrive à l’auteur via la maison d’édition. On ne peut pas interpréter la transformation brutale de ces dernières années uniquement selon des aspects industriels, même s’ils en sont la conséquence implacable : surproduction générale, domination du divertissement, organisation des pics de vente sur un nombre de titres de plus en plus restreints et hégémoniques, temps de présence de plus en plus limité en librairie. Le web fait émerger des communautés en amont des objets : le lire/écrire se fait ensemble, même si c’est encore mouvant : Facebook avalant l’ancien espace commentaires, les plateformes contributives comme Babelio repliées sur l’objet imprimé, les instances de validation symboliques comme radio ou presse littéraire confinées hors tout regard sur la création web, on n’est pas dans un paysage enthousiasmant.

Mais c’est une reconfiguration – je crois qu’elle est la même pour la musique – où ces échanges de communauté à communauté, et le double statut de producteur récepteur que chacun construit activement dans sa propre communauté (à voir le statut des images personnelles, via Instagram ou Facebook, dans les lieux de communautés littéraires, groupes Facebook par exemple) me semble à la fois irréversible et profond – en gardant bien à l’idée que des pratiques immensément populaires au début du XXe siècle, le journal, la correspondance, les lieux de rencontre physiques (bibliothèques, salons, lectures) en sont à distance le substrat, dans ce qu’elles sont devenues par le web. D’où ma réticence à tout discours en appelant à cette soi-disant solitude de l’auteur, ou de tout créateur.

 

Des gens comme Blanchot, Lévinas et d’autres nous en ont appris la dialectique : solitude essentielle du geste, même hors de nous, dans l’instant de la décision, scription, parole, plan ou déclenchement, bras du peintre. Ensuite, c’est le fait d’exercer ça dans le contexte écrasant de l’industrie culturelle, et de la diffusion de masse normalisée à une échelle jamais encore vue dans notre côté de la civilisation (voir ce qu’il en est des « séries » télévisées) : quand j’ai commencé de publier, c’était un puzzle de revues, de librairies (Digraphe, Minuit, Tel Quel, Change, Europe, TXT, tant d’autres) qui à elles toutes ne représentaient qu’une communauté minuscule : le Pléiade de René Char, dix ans après parution, atteignait les douze mille exemplaires, et le Figaro tonnait contre le Nobel à Claude Simon parce qu’il n’était lu qu’à cinq mille exemplaires.

 

 

Dans notre univers de création web, on doit souvent se consoler avec l’axiome de Gracq : « la littérature progresse à l’ancienneté ». C’est du temps long, du marathon. Le facile – sa binette sur Facebook – mobilisera, mais à taux faible, l’ensemble de sa communauté et au-delà, le lien qu’on met vers un article plus théorique qu’on vient de publier ne recueillera qu’un silence quasi absolu, et alors.

 

Pour la vidéo, ça donne le cadre : est-ce que je reste propriétaire de mes contenus, et comment (je les installe en miroir sur Vimeo, téléchargeables, de bien meilleure qualité puisque sans compression, sans pub, et personne ne va y voir), comment je gère sur mon site les rubriques et sommaires qui y renvoient, ou les pages qui les appuient. Ces dernières années, plus j’enseignais, plus YouTube était présent dans le cours même : des ressources sur Artaud, Michaux, Tarkos… Un espace littéraire complémentaire au livre (ou bien, dans le cadre de l’école d’arts : les pages du livre projetées dans l’amphi pour les commenter) émergeait avec force : qu’est-ce qu’on y ajoute de notre propre travail ?

Et progressivement, ces vidéos qui n’étaient qu’un appui dans une page composite (mon « Tour de Tours en 80 ronds-points »), avec journal de l’action, fiction ou dérive textuelle, inventaire photographique du lieu et brève performance vidéo in situ, devenaient le vecteur principal, au point que maintenant l’instance proprement textuelle s’est plus ou moins évaporée. Après, ce qu’on y traverse de l’expérience de soi-même et du monde me semble dans la même boussole, dans une grande équivalence : hier après-midi, enregistrant trois idées qui m’étaient venues sur ce que nous apprend l’invention du téléphone, la part imprédictible, la part arbitraire de sérendipité, la part collective dans cette transition, et peut-être à cause de notre dialogue, j’avais l’impression d’une totale équivalence : ce que je disais, j’aurais pu l’écrire, même concentration, même tension de construction. Et prime à la vidéo pour l’avantage à la fragilité, au montage qui ne réécrit pas mais coupe et assemble comme dans la réécriture. Je crois tout simplement qu’on croît par l’écoute de ce qui nous pousse à l’intérieur de nous-mêmes. C’est parfois peu audible, mais le sentiment de nécessité, ou d’obéissance, on peut le percevoir. Une des choses à faire comprendre aux étudiants, en atelier d’écriture, c’est la nécessité parfois d’une obstination longue, dans un contexte sans échappatoire ou but visible. En faisant le choix de ces vidéos, par exemple en comparant à mon livre La folie Rabelais chez Minuit en 1990, j’en suis là, et pas plus loin. C’est obscur.

 

 

A SUIVRE