GAMARD. Graffiti Dixit Art. Entretien.

 "Graffiti dixit art" est un film sur le graffiti américain et sa place ambiguë dans le marché de l'art européen. A travers le parcours artistique du graffeur new-yorkais Quik, le film retrace la longue histoire du mouvement de sa naissance à son entrée dans les musées.

 

Un entretien avec Franck Senaud.



 

Senaud :

Ton documentaire est à la fois une belle découverte de ce qu'est le mouvement graffiti mais il est aussi une magnifique rencontre avec l'artiste Quick. J'aimerai t'interroger là dessus d'abord. Comment as-tu pensé à lui ? Et comment t'es-tu renseignée sur son travail ?


Gamard :

C'est au détour d'une allée du Show Off, une foire internationale d'art contemporain organisée en parallèle de la Fiac à Paris, que j'ai rencontré Quik. Nous étions en octobre 2008 et à l'époque je commençais mes repérages. De Quik, je ne connaissais encore pas grand chose. Je savais qu'il était américain et qu'il faisait partie de ce groupe d'artistes que l'on appelle les pionniers du mouvement Graffiti. Pour les besoins du film, je cherchais un personnage fort sur qui appuyer le récit. J'étais à l'affut d'une rencontre humaine qui vienne rajouter à mon envie de faire le film. Ma rencontre avec Quik fut de cet ordre.

Nous avons fait une petite interview sur le moment, puis nous sous sommes revus dans son atelier. La magie opérait. Une complicité naissait. Quik m'a fait confiance et a accepté d'être le personnage principal du film. A partir de là et durant les 3 années qu'a duré le tournage, il m'a présenté à son cercle d'amis et de collaborateurs. J'ai lu de nombreux ouvrages sur le mouvement Graffiti, visionné des films, fréquenté les vernissages.

C'est aussi en plongeant dans son immense collection de photographies et d'archives personnelles que j'ai pu toucher à son histoire.

Senaud :

tu connaissais donc le graffiti avant ? De quelle façon ?
Et, à propos des artistes que tu connaissais comment t'es venu l'idée d'un film ?

Gamard :

Gamine j'accompagnais mon frère qui faisait des pochoirs dans les rues de Paris. Je l'aidais à tenir les cartons et je faisais le guet. J'ai découvert le monde du Street Art à travers lui. Ensuite, je suis partie vivre à l'étranger pendant 5 ans. A mon retour, il exposait dans des galeries et j'ai alors eu le besoin de me rapprocher de lui en explorant son univers.

C'est donc lui qui en premier m'a donné envie de faire ce film. Je m'interrogeais beaucoup sur le statut de l'artiste, la place de l'art dans notre société moderne, ainsi que celle de l'art de rue au regard de l'institution.

A l'étranger, j'avais vécu 2 ans en jonglant dans les rues d'Amérique Latine. D'une certaine manière le Graffiti faisait écho à mon parcours.

Senaud:

Tu te posais ces questions sur le statut de l'artiste mais, concernant le graffiti ces questions sont encore plus problématiques: art éphémère, parfois difficile d'accès, se déplaçant et, pour le travail de ton frère jouant avec le temps.
Tu as toi même travaillé dans la rue ? Lesquelles ?


Gamard:

En France, je n'ai jamais travaillé dans la rue et je ne suis jamais intervenue via un art plastique.


Senaud:

Quel type de documents Quick avait fait et conservé ? Quel regard avait-il sur cette archive passée qui allait, pour toi, devenir un film ?


Gamard:

J'ai trouvé énormément de photos, de dessins, de sketchs books, ainsi que des catalogues d'exposition, des articles de presse européens et américains. Quick a conservé des vidéos tournées lors de vernissages ou de moments plus informels. Il y avait aussi des affiches et des livres parlant de sa peinture et du Graffiti de façon plus général. Bref, tous les souvenirs d'une vie conservés dans un garage au fin fond de la Hollande. Pour moi, c'était la caverne d'Ali Baba. Pour lui, c'était déterré le passé. Cela fessait des années qu'il n'avait pas ouvert ces cartons. Je crois qu'il était traversé par des sentiments ambivalents. Une partie de lui aurait préféré que tout cela reste dans les boites et une autre était excité de déterrer tous ces trésors. Ce furent des moments très beaux.

Senaud:

Veux-tu préciser ce que tu décris d'un graffeur qui revient sur son passé car c'est aussi cela que fait ton film, fabriquer de l'archive pour demain à propos d'une pratique qui ne pense qu'à aujourd'hui. C'était une gêne personnelle de partager sa vie ou bien une surprise d'appartenir à l'histoire ?


Gamard:

Je crois que ce n'est ni l'un ni l'autre.

Quik est tout à fait conscient du rôle qu'il tient dans l'histoire du Graffiti et de la place de cet art dans l'histoire de l'art. Quand il regarde en arrière, il est fier de son travail. Ce qui est douloureux pour lui, c'est le manque de reconnaissance qui a jalonné tout son parcours et dans laquelle il se trouve toujours aujourd'hui.

L'institution et les grands musées s'intéressent encore de loin au mouvement. Toute sa vie, il a du se battre pour exister comme artiste noir en marge des conventions. Au sein même du mouvement, il y a des jalousies et les places sont cher.

Tout cela rend l'univers dans lequel il évolue assez complexe et difficile. Et puis, il y a ce choix de l'exil qui le coupe de ses racines.

Etre Quik n'est pas facile et cela demande beaucoup d'énergie pour continuer à avancer.