Entretien avec Sonia BRESSLER, philosophe

"Nous n'avons plus besoin d'être en présence physique pour désigner l'autre"

Sonia Bressler est attachée d'idées, journaliste, photographe, voyageuse, journaliste, rédactrice en chef de KritiksPhilosophie & Sciences Humaines.

Prefigurations: dans quel cadre donnes-tu un cours communication et nouvelles technologies ?

Ce cours je l'ai créé pour les 5ème années en communication et marketing de l'ISEG (Institut Européen de Gestion) à Paris. Il s'agit avant tout de combiner notre connaissance de notre propre identité avec celle avec laquelle nous jouons, où que nous retrouvons sur internet.

Quel que soit notre âge, notre sexe, notre milieu social, nous avons tous une identité numérique voulue ou non.

Elle existe, elle est là, et elle est très volatile.

Elle dépend autant de notre acte délibéré de participer à ce monde virtuel que notre réputation qui elle dépend des autres.

Comment t'es-tu intéressé à cette question des identités numériques ?

Tout au long de mon cursus philosophique, j'ai cherché à comprendre ce qui constitue l'humain. Le corps, l'esprit, la jonction des deux ou bien plus ?

 

L'arrivée de l'internet dans tous les foyers à considérablement modifié d'abord le rapport aux autres, puis le rapport à nous-même. Nous n'avons plus besoin d'être en présence physique pour désigner l'autre. L'autre existe ailleurs, autrement.

Nous pouvons dès lors nous abandonner derrière l'écran, être livré à une profonde solitude ou même ne plus considérer notre corps, juste parce que nous pouvons être totalement autre. Je peux être celui que je projette. Mais cette vision est incomplète, elle ignore la partie "réelle" ou concrète de la matière internet.

Nous laissons des traces de nos passages, de nos échanges, etc. C'est de là que naît l'identité virtuelle.

Quelles traces numériques laissons-nous ?

Les traces sont multiples. Elles sont volontaires quand je choisis de me créer une adresse mail, je remplis un formulaire (nom, prénom, adresse, etc.), ou quand j'achète en ligne (carte bleue, adresse de facturation, etc.), ou plus simplement j'écris un article, je publie une opinion, je publie une photo. Tout ceci sont des traces volontaires, on pourrait y ajouter les réponses à des questions sur des forums, etc.
Il y a les traces involontaires qui sont la réputation. Cette e-reputation dépend, elle aussi de mon comportement sur le web (par exemple sur e-bay, suis-je un bon vendeur, un bon acheteur, etc.), quel est mon comportement sur le réseau social Facebook ? Autant de possibilité volatile, que je ne peux pas maîtriser.


Après oui, tout s'inscrit, ce sont des lignes de code informatique. Elles sont tantôt éphémères, tantôt intégrées à la masse de communication en ligne. La question de "tout ceci est enregistré" n'est pas la bonne. Oui c'est enregistré, la question serait plutôt de savoir s'il y a des limites à cet enregistrement.

Le problème se pose avec Facebook, des photos de moi prises lors d'une soirée où je suis ivre, par exemple, sont mises en ligne par une autre personne que moi, mais je suis identifiée sur celles-ci. Donc pourquoi même si je retire mon nom associé aux images, ces images me restent-elles associées ? À partir de quand les associations à mon nom sont-elles dangereuses ? Faut-il que cette mémoire universelle collective rende à chacun la possibilité ou non de garder des informations sur chacun d'entre nous ? Ou devons-nous avoir la possibilité d'effacer les données ?

Il s'agit davantage de réputation ?

 

Oui. Tout est là. Je participe à la e-réputation d'une revue, d'un corps de métiers, etc. Je mets en ligne des informations, et suis lue. De cette lecture naît des liens, des commentaires, etc. Le problème est que cette e-reputation peut être problématique dans le cadre d'un recrutement. En tant qu'employeur je peux vérifier la réputation de mes futurs salariés. Si je tape  dans le moteur de recherche mon nom et prénom, un tas de liens va sortir.

Sont-ils tous positifs ? Je ne le sais pas, mais un chasseur de têtes peut y  trouver des informations et choisir si oui ou non je correspond à un profil  recherché pour l'entreprise.

 

Finalement, la question qui se pose en dehors des limites, c'est de l'usage  de cette réputation. Chaque internaute, a-t-il conscience qu'elle peut être inventée, être involontaire ? Il faut donc se poser la question de la connaissance du fonctionnement d'internet. Avons-nous tous le même niveau  de connaissance, par rapport à nos usages quotidiens ?

Ces problématiques sont au coeur de nos activités et préoccupations à prefigurations. Le sujet est à la fois terriblement simple (presque sans intérêt: dois-je accorder de l'importance à ce qui se dit de moi dans la vie ? je n'en finirais pas..) et complexe.


Pourquoi ? Tu sembles décrire que c'est le croisement de plusieurs activités de ma vie qui se retrouvent réunies: je peux à la fois être un fameux soifard et bon dans mon travail !
Internet met dans le même espace des choses qui ne relèvent pas des mêmes logiques.
Je voudrais te poser la question à l'envers: pourquoi, selon toi, les recruteurs  s'en servent-ils alors?
Manquent-ils d'outils ? Se laissent-ils prendre à cette satanée curiosité (malsaine:) qui nous anime tous ?

1. Concernant le recrutement :
Internet ici ne doit être pris que comme un outil complémentaire. Il existe
des logiciels ou des circuits fermés de chasse de têtes. Par exemple, les
cabinets de chasse vont identifier des cibles potentielles grâce à l'annuaire des écoles (HEC, ENA, Mines, etc.). Cependant des personnes venues d'autres écoles peuvent occuper les mêmes postes que ces derniers. Il est donc utile de vérfier via Internet si d'autres candidatures sont possibles en passant par des sites de type : Viadeo, Linkedin, Xing, cadremploi, etc.


L'ouverture a de nouveaux profils est très bénéfique. Cependant elle a
également son revers :  les recruteurs peuvent ainsi vérifier les données
des CV, et un tas d'autres informations. Le fait de voir ces informations
n'est ni bien ni mal. Par contre c'est l'action suivante qui peut poser
problème: en tant que recruteur je peux croiser des informations de types professionnelles et d'autres de types personnelles (si jamais le candidat a
un mis une opinion sur un blog ou sur facebook n'a pas protégé son
profil...). Que se passe-t-il après ? Tout est possible : je peux empêcher
un recrutement, privilégier une autre candidature....

Avant de t'interroger sur les traces et gestions de ces identités,  j'aimerai que tu t'attardes sur le statut que l'on donne au média internet.
Et sa validité. Qu'en dis-tu ?

2. La notoriété d'Internet perçu comme média.
Là encore j'ai envie d'arrêter, de dire stop! Internet est une fabuleuse
encyclopédie ouverte sur le monde et sur l'univers de chaque utilisateur, je
peux choisir de devenir musicologue et échanger avec des personnes de cet
univers ou rencontrer des artistes, etc. Mais il y a une chose qui change.


Internet avant, était conçu comme une bulle entre moi et un ordinateur. Au
départ, tout le monde n'avait pas d'ordinateur chez soi. Daniel Bell (dans
Teletext and Technology) démontre que la miniaturisation des ordinateurs
engendre une reterritorialisation de ceux-ci. En effet, peu à peu ils ont pu
s'intégrer à l'espace domestique. L'espace physique quotidien a été
bouleversé. Par exemple, des meubles ont été créé. Contrairement à
l'électroménager, l'ordinateur est perçu comme un objet détenant un contenu
de haute importance. Il convient donc de lui trouver un espace particulier.
Dans un second temps seulement, l'ordinateur a reconfiguré l'espace social.


Aux Etats-Unis, bon nombre des familles qui ont bénéficier des premiers
ordinateurs dans les années 80 ont considéré que leur capital social faisait
un pas de géant. Les enfants issus de ces familles ont montré qu'ils trouvaient grâce à cet outil leur autonomie.


Donc, avant même de considérer Internet comme un média, il est important de voir comment l'objet même a été le média.

Avant Internet, c'est l'ordinateur le média ou médium.
Evoquer simplement la notoriété d'Internet, ce serait un peu louper notre
sujet. Car aujourd'hui la miniaturisation se poursuit elle avance à grands
pas avec les Iphones, les Ipad et tous les téléphones mobiles qui sont
connectés aux différents réseaux. Pourquoi ?
C'est le prolongement de ce que nous avons dit plus haut, tous les nouveaux appareils prolongent la reterritorialisation. L'ordinateur colle de plus en plus à notre corps. Les mobiles frottent nos cuisses, nos hanches depuis les poches où nous les rangeons. Ils sont devenus un attribut de notre corporalité. Il n'y a plus qu'un pas à faire pour que ces ordinateurs miniatures passent sous notre peau.


La notorioté passe donc avant tout par l'usage. Et je crois que cela bouleverse profondément les relations sociales en ouvrant un système
socio-affectif diffus.

quand tu dis : "bouleverse profondément les relations sociales en ouvrant un système socio-affectif diffus"
Il est diffus parcqe naissant ou inconscient ? ou pcqe sa nature le rend diffus ?

Ce sentiment est diffus par sa "nature". Est-il encore possible d'employer le mot "nature" ici ? Je ne sais pas.

Assise derrière mon écran, je peux devenir à la fois prince charmant, aventurier de l'extrême, princesse, manequin, je peux être ce que mon imagination m'autorise à être. Ou plus que mon imagination, c'est un peu mon manque d'être dans la réalité ce que je voudrais être, qui se trouve exister possiblement dans le virtuel.

Internet me permet de rencontrer et être en contact avec un tas de personnes qui sont également dans ce cas. La rencontre par ce médium est une rencontre par défaut. Même si je peux, par habitude, être conduite à décoder les différentes existences qui se cachent derrière une adresse ou un avatar. IL n'en demeure pas moins vrai que le sentiment d'attachement ou non produit par le médium Internet repose sur un sentiment diffus. Des attachements naissent et se dissolvent de façon quasi instantanée.

C'est un réel paradoxe, car à moins de faire en sorte que tout mon être devienne tel que mon avatar (c'est d'ailleurs le point sensible du film du même nom), la rencontre effective n'aura pas lieu. Il faudrait creuser pour proposer des hypothèse sur les effets à longs termes sur les futures générations. Si nous reprenions, par exemple, les théories scientifiques de l'épigénèse. Mes gènes se transmettent à mes descendants, avec les modifications qu'ils sont subies par le milieu dans lequel j'ai évolué. Ils portent des retiscences, des peurs, etc. Imaginons que je ne sois qu'animé par la virtualité.... comment cela va se répercuter par la suite ?

Si c'est identité est volatile (son fonctionnement, sa création et durée de vie) est-il utile de penser à ses vies futures ?
Que peuvent-elles être ? devenir ?


Le problème n'est pas tant la trace que nous voulons laisser. Car celle-ci se résume aux informations classiques (nom, prénom, etc.) mais de la lecture, de notre réputation. L'identité numérique est volatile en ce sens. J'ai mis en place un site internet pour dire ce que je fais, quel est mon parcours, quels sont les articles auxquels j'ai participé, etc. Mais voilà, je ne suis pas spectateur de cela, par contre mes élèves, mes collègues, mes amis (puis le cercle des amis d'amis, etc.) peuvent réagir et poursuivre mon identité en en parlant entre eux ou sur le net.

Et ainsi de suite... C'est pour cela que se négocie en ce moment une loi sur le "droit à l'oubli". Elle est plus complexe car elle repose essentiellement sur les fonctionnements de facebbok. Au départ aucune information enregistrée sur facebook ne pouvait être effacée, elle était gardée en mémoire ad vitam...

 

Donc si j'étais "taguée" sur une photo un peu compromettante et que je retirais le "tag", j'apparaisse quand même dans le moteur de recherche "google" avec cette image. Problématique quand on veut un travail et qu'une information un peu bizarre apparaît ! Ou encore un profil Facebook d'une personne décédée ne peut pas être retiré automatiquement.... Donc il y a encore pas mal d'usages à mettre à plat.
Concernant nos vies futures ? Quelles seront-elles ? Totalement virtuelles peut-être!