CROSNIER. Beliard impressionniste. Entretien.

 

Comment un peintre exposant dans les deux premières expositions impressionnistes avec Monet, Renoir.. ami de Cezanne, Pissaro et défendu par Zola peut se retrouver totalement inconnu cent ans plus tard. Un retour sur le travail du peintre et du temps avec Thomas CROSNIER directeur du musée d'Etampes.


Entretien Franck Senaud

Photo Journal Republicain

Franck Senaud :

Vous présentez au musée une importante partie des oeuvres de Belliard, que dispose-ton aujourd'hui pour avoir une idée de tout ce qu'il a peint ? comment se font ces évaluations (et notamment très peu d'oeuvres de formations semble-t-il ?)

 


 

Thomas CROSNIER:

L'exposition que consacre le Musée intercommunal d'Etampes à Edouard Béliard
regroupe l'ensemble des peintures de l'artiste connues à ce jour, à l'exception de celle conservée à l'Art Institute de Chicago, par ailleurs une très belle copie d'un tableau de Jongkind représentant la rue Notre-Dame à Paris, pour laquelle nous n'avons pas eu de réponse. Au total, ce sont donc 14 peintures connues sur 15 à ce jour qui donc exposées.

Mais ces 15 tableaux ne sont pas les uniques œuvres de Béliard. Dans les archives du Musée intercommunal, nous possédons le catalogue de vente après décès des peintures d'Edouard Béliard qui avait eu lieue en mars 1913 au 15, rue de Chauffour à Etampes. Ce sont près de 130 tableaux qui s'étaient alors vendues à Etampes. La presse locale raconte alors qu'il n'y a que des étampois qui se sont portés acquéreurs des peintures de Béliard, et d'autres issues de sa collection personnelle. Ce document est la source essentielle qui nous permette d'évaluer la production artistique d'Edouard Béliard. Elle nous informe des œuvres présentées aux expositions des impressionnistes,ainsi qu'au Salon.

D'autant plus que Béliard n'est pas un peintre de carrière. Sa production artistique s'étend de la fin des années 1850 jusqu'au début des années 1880.
Il utilise plutôt la peinture, et plus précisément la peinture de paysage pour exprimer les idéaux modernes de son temps, plus que pour une volonté de faire partie d'une avant-garde artistique. D'ailleurs, cela se retrouve dans la production et la qualité même de ses œuvres. Il est beaucoup moins prolifique et, il faut l'avouer, beaucoup moins doué que Camille Pissarro et Paul Cézanne, mais sa démarche n'est pas inintéressante. Sa peinture se veut être un pont entre l'héritage des peintres de Barbizon tels Corot, Daubigny et Rousseau, et les impressionnistes.

Dans tous les cas, cette exposition au Musée intercommunal d'Etampes a pour but de resituer Edouard Béliard dans l'histoire de la peinture, bien qu'il ne l'ait abandonnée trop pour s'engager dans la vie politique à Etampes. En tant que membre fondateur du courant impressionniste, il est aujourd'hui oublié si bien que nom n'évoque plus grand-chose quant à cette aventure artistique de la fin du 19ème siècle. Nous espérons également qu'elle va permettre à Edouard Béliard d'être plus présent sur le marché de l'art aujourd'hui

FS:

Peu d'oeuvres, peu connues mais une  belle présentation dans le musée. Qu'y
voit-on alors ? Uniquement des paysages ? Des peintures, dessins? Quelle technique travaille-t-il ?


TC:

"Peu d'œuvres sont connues en effet. Mais l'exposition consacrée à Edouard
Béliard au Musée intercommunal d'Etampes ne se limite uniquement à l'aspect
artistique du personnage.

En tous les cas, les principes picturaux de Béliard sont confrontés à une
série de gravures originales de Camille Pissarro, Paul Cézanne et Armand
Guillaumin, qui nous sont prêtées par les Musées de Pontoise. Pissarro,
Cézanne et Guillaumin étaient de ces personnalités qui avaient plus
d'affinités avec Béliard que les autres membres du groupe des
impressionnistes. Les gravures montrent des paysages aux environs de
Pontoise, Osny et Auvers-sur-Oise, lieux d'expérimentations pour tous ces
artistes à la fin du 19ème siècle. Ce qui est intéressant, c'est que même
sans couleurs, on voit dans ces gravures toutes les caractéristiques du
style de ces artistes. Gravure et peinture développent les mêmes
expérimentations en ce qui concerne la perspective, et ce malgré les
différences technique de ces approches artistiques.

Nous ne connaissons pas de gravures de Béliard, peut-être n'en a-t'il jamais
fait. Toujours est-il que c'est une chance d'exposer des œuvres de tels
artistes au Musée intercommunal d'Etampes!

En contrepoint de ces gravures, nous exposons également des lettres
illustrant la correspondance entre Edouard Béliard et Emile Zola, témoignage
d'une belle amitié entre les deux hommes. Ainsi, nous rassemblons les
personnalités chères à Béliard. Emile Zola a d'ailleurs été déçu que Béliard
abandonne la peinture pour la politique. Il voyait en lui un artiste
sincère, dont la personnalité se retrouvait dans ses peintures, même si il
était beaucoup moins doué qu'un Monet ou un Degas. C'est le seul écrivain
contemporain des impressionnistes qui se soit véritablement intéressé à sa
peinture, avec Paul Alexis et Théodore Véron.

Si je vous parle de cela, c'est parce que la peinture de Béliard ne
s'appréhende pas uniquement comme un simple paysage. La peinture de Béliard
est un pont entre Corot et Pissarro, entre l'Ecole de Barbizon et le groupe
des Batignolles. Elle existe avant tout dans son caractère moderne plus
qu'avant-gardiste. Rappelons que la société du 19ème est peu habituée aux
peintures de paysages qui mettent en lumière les cheminées des usines dans
des villes en voie d'industrialisation. Béliard croit au progrès social et
industriel de la société, chose que l'on retrouve dans les romans d'Emile
Zola."


 

FS: Tu veux dire que cette transition de Barbizon à l'impressionnisme se révèle
dans les sujets (des morceaux de ville "quai du Ponthuis"), le cadrage moins
frontal, la touche également. Que veux-tu dire à propos de perspective ?

On dirait qu'à Pontoise le cadrage la composition est plus géométrique (les ombres rouges à droite de la "vue de Pontoise du quartier de l'écluse" de 1872) et que les peintures d'Etampes, plus tard redeviennent plus bucoliques, "barbizonesques". qu'en dis-tu?


TC:
L'impressionnisme s'inscrit dans la droite lignée de l'Ecole de Barbizon.
Camille Corot, Théodore Rousseau et Charles-François Daubigny sont des
sources d'inspiration majeures pour des artistes tels que Monet Sisley et
Béliard, qui avait entamé un voyage en Italie à la fin des années 1850 sous
les conseils de Corot. De plus, Corot et Daubigny fréquentaient l'atelier du
Père Suisse avec Manet, Pissarro et Béliard, un atelier où deux générations
de peintres se côtoyaient, l'une ayant inspirée l'autre.

Les principes artistiques de Barbizon se retrouvent dans les paysages
impressionnistes. Pour Béliard, c'est quelque peu différent. Comme nous
l'avons dit, il ne fait pas de la peinture une carrière, il s'inscrit dans
des idéaux modernes. Ses angles de vue et l'espace perspectif qu'il
retranscrit dans ses toiles est plus "scolaires", géométrique, par rapport à
Monet ou Pissarro. Dans tous les cas, grâce à une palette chromatique qui
met en valeur les nuances de couleurs, ainsi qu'à une certaine épaisseur de
la couche picturale, Béliard suit les expériences picturales de Pissarro et
de Cézanne lorsqu'ils peignaient côtes à côtes sur les bords de l'Oise.

De Pontoise à Etampes, il retranscrit les lieux qui lui sont chers : le
quartier de l'Hermitage à Pontoise, et Saint-Martin à Etampes. L'eau, la
campagne, la ville, l'industrialisation, l'instantané, le pittoresque, sont
autant de possibilités artistiques auxquels il s'adonne, à l'image de ses
compères.


 

FS:

combien de vue d'etampes connues ? combien exposées ? des dessins ?


TC:

De Béliard, nous connaissons 6 peintures dont 5 sont conservées au musée
(Moulin de Chauffour, Rue des moulins, Lavoir sur la rivière d'Etampes,
Place de l'Ouche à Saint-Martin d'Etampes, Rue Badran) et la dernière est
une collection particulière (Vue du Rougemont). Il y a un 7ème tableau,
Labours à la ferme de Boischambault, dans les environs d'Etampes, qu'il a
réalisé avec deux autres peintres: Narcisse Berchère et Auguste Liard.

FS: Aude Masson, dans le catalogue de l'exposition revenant sur le travail de
Monet (effacement du pittoresque et recherches atmosphériques), indique
qu'il pourrait y avoir un travail sur site puis un travail en atelier pour
poursuivre la toile. Qu'en dis-tu ? Qu'en sait-on?


TC:

On peut effectivement penser qu'il y'ait un travail sur site, puis repris en
atelier. Nous ne connaissons rien sur ces pratiques d'Edouard Béliard. Mais,
connaissant son influence d'après Corot Rousseau pour Barbizon, Cézanne et
Pissarro pour Pontoise, on peut envisager cela. Des petits formats comme la
rue badran nous montrent, à mon avis, un premier jet du tableau qu'il
envisage. L'épaisseur de la couche picturale, la raideur des formes et de la
perspective, et un certain manque de délicatesse générale de la peinture,
nous font penser à une ébauche plutôt qu'à une œuvre d'art. Idem pour la vue
du Grand Canal de Venise, même si le format est plus important.


FS:

il n'y a vraiment que peu d'informations sur cet artiste illustre et inconnu
Qu'est ce que  Béliard a montré lors des expositions impressionnistes alors?


TC:

En 1874, Béliard expose 4 tableaux représentant principalement Pontoise et
Auvers sur Oise.

En 1876, il expose 8 paysages dont la Rue de Chauffour à Etampes. Effet de
neige. On ne sait pas si c'est le tableau que l'on a au musée étant donné
que nous ne connaissons pas de photos des expositions impressionnistes.
Sinon, il expose de nouveau des paysages de l'Oise, de Pontoise et de
Normandie, notamment la Promenade des Fossés à Pontoise présentée au musée
et appartenant au Musée de Pontoise.


FS:

pas de dessins conservés non plus!? La disparition de Beliard de l'histoire
de l'art tient peut être aussi au fait à ce peu d'organisation de catalogue
de son vivant même non?
Classement et exposition de son travail qu'il n'a pas lui même cherché à
montrer de son vivant ?
A-t-il donné des œuvres au musée ?


TC:
Non il n'y a pas de dessins. Son oubli tient surtout du fait qu'il n'expose
plus après 1881, date de sa dernière participation au Salon. C'est un
artiste peu connu, peu critiqué (qu'elles soient bonnes ou mauvaises), et il
s'est toujours consacré à une vie politique avant et après la peinture. Il
n' a pas chercher à valoriser son travail de son vivant, en tous cas.

A SUIVRE