PATAUT. Entretien. A propos d'inconnu


C'est au philosophe Fabrice PATAUT que ces questions de logique, de vrai et de faux s'adressent. Passant aisément de l'épistémologie à l'art et de la valeur du faux
à la création.

 

De vraies pistes de reflexions pour Franck Senaud. Février 2015

Franck Senaud:  Peut-on être inconnu et que cela se sache?

 

 

Fabrice Pataut

 

Aucune difficulté, tout au moins au sens où les anonymats notoires ne manquent pas, l’expression consacrée “illustre inconnu” ridiculisant précisément ceux qui voudraient faire passer pour considérables les importuns qu’on a eu raison d’oublier.

 

Il y a pourtant ici un air de paradoxe. Si l’on sait que monsieur X est inconnu, alors — dira-t-on — monsieur X ne l’est plus, ou plus tout à fait, puisque quelque chose est su à son propos — quelque chose d’assez peu glorieux, certes, mais quelque chose quand même. On n’est plus parfaitement inconnu lorsque cette ignorance fait l’objet d’un savoir. Mais c’est peut-être assez superficiel au sens où il y a une question de degré. Être inconnu, c’est toujours être inconnu relativement à un public ; de même avec la célébrité, les inconnus étant, de ce point de vue, ceux que le grand public n’a pas encore retenu (Lautréamont, Roussel), et les illustres ceux qu’on ferait mieux d’ignorer (pas de noms).

 

Il y a par ailleurs une différence cruciale entre savoir qu’on ignore quelque chose et l’ignorer purement et simplement. L’ignorance crasse est bien évidemment l’ignorance de deuxième niveau ; elle est l’apanage de ceux qui poussent le vice jusqu’à ignorer qu’ils sont ignorants, ou bien à quel point ils le sont.

 

Un cas plus intéressant encore est celui des choses que nous ignorons à force d’être obligés de les cacher à nous-mêmes ou, à l’inverse, de celles qu’on veut nous faire connaître à tout prix, comme si la sphère privée était finalement une place publique où autrui intervient sans cesse pour nous intimer de cacher ceci ou de dévoiler cela. Inévitablement, beaucoup de pensées, d’émotions, de dispositions, d’intentions, de désirs, etc… échappent à l’introspection la plus scrupuleuse, comme la lettre lettre volée de la nouvelle éponyme de Poe qui, au lieu d’être cachée dans un endroit secret difficile à trouver est là sous nos yeux, mais sous une apparence trompeuse (froissée et pliée à l’envers).

 

F. S:

Tu distingues très justement connaissance et réputation, modes de connaissance et postérité (lesquels varient selon des critères qu’on pourrait longuement étudier). La lettre de Poe révèle la subtilité de Dupin (qui rend habilement le lecteur complice de cette intelligence) et la balourdise des policiers.

 

Mais ce qui est intéressant dans ce rapport à la connaissance que tu décris, c’est ce qu’il nous apprend de nous-mêmes : on se comprend par ce que l’on connaît. Mais rarement par l’erreur, l’oubli ou l’ignorance ? Qu’en dis-tu ?

 

 

F. P.

On peut certainement se comprendre par le biais de l’erreur, de l’oubli ou de l’ignorance, au sens banal où la reconnaissance de nos erreurs, de nos oublis et de notre ignorance contribuent à une meilleure compréhension de nous-mêmes. L’idée pleine de bienveillance selon laquelle on se connaît mieux une fois qu’ils ont été éliminés est néanmoins problématique. Si nous ignorons nos erreurs et nos oublis, nous ignorons également que nous les ignorons. Il faut donc supposer qu’une introspection négative est possible, au terme de laquelle nous reconnaîtrons cette ignorance, laquelle est faite d’oublis, de refoulements et d’inattentions.

 

L’idée bienveillante suppose sans la moindre trace d’argument qu’oublis, erreurs et ignorances sont en quelque sorte sagement alignés dans notre esprit, en attente d’introspection négative. On est en pleine phantasmagorie, aussi bien du point de vue phénoménologique (du point de vue de notre expérience du passage de l’ignorance à la connaissance) que du point de vue logique (du point de vue des relations entre les concepts de savoir et d’ignorance). Supposer qu’une introspection de notre esprit qui permettrait de découvrir ce qui lui manque en un temps fini puisse faire l’objet d’une expérience quelconque — d’une expérience d’introspection particulièrement attentive — relève d’une conception de l’esprit tellement naïve qu’il vaut mieux la reléguer aux oubliettes. L’esprit n’est pas un musée avec des salles vides et des salles pleines. Par ailleurs, si nous acceptons également l’idée de l’introspection positive, alors l’ignorance de notre ignorance doit pouvoir être connue: nous devons, au moins en principe, pouvoir savoir que nous ignorons que nous ignorons quelque chose, et savoir cela. Où doit-on s’arrêter exactement dans cet enchâssement de l’ignorance et de la connaissance, autrement dit dans l’application indéfinie de l’ignorance et de la connaissance à leur propre cas ?

 

F. S: 

Je poursuis un instant sur cette ignorance, toi qui est un spécialiste de la connaissance. Connais-tu la “fail conference” ? Est-ce si anglo-saxon comme raisonnement, nous qui sommes attachés à une chaine de raison ? Peut-on se servir de ce qui échoue pour apprendre ?

 

 

F. P.

 

Non, je ne connais rien de cette conférence sur l’échec. En jetant un œil distrait (je l’avoue) sur le site, je me suis dit que ces lamentations sur la peur de l’échec et la frilosité des entrepreneurs français sentaient un peu le renfermé. J’ignore si ces considérations semble-t-il fumeuses proviennent d’un point de vue ou d’un sentiment particuièrement anglo-saxon. J’ignore à vrai dire ce ce que pourrait-être un raisonnement ou un point de vue anglo-saxon (anglo-saxon par opposition à quoi?)

En tout cas, je ne vois pas en quoi l’attachement à une chaîne de raison pourrait être l’apanage d’un clan particulier ; pas plus que l’attachement à son rejet. On peut rejeter les chaînes de raison, notamment les chaînes déductives pour des raisons extrêmement diverses. Descartes l’a fait de manière violente et radicale en renvoyant la logique aristotélicienne aux oubliettes. Brouwer a aussi rejeté la logique, notamment la logique classique avec le tiers-exclu, pour des raisons tenant à sa conception très particulière des preuves mathématiques (entre autres raisons). Bergson également, en tant que philosophe de l’intuition, de l’élan vital et de la pulsion créatrice. Etc…

Ils se sont pourtant tous attachés à défendre un point de vue, une thèse, une position — appelons ça comme on voudra. Peu importe le mot, en première approximation. On ne voit vraiment pas comment ils auraient pu défendre quoi que ce soit sans raisonnement, sans argument, sans chaîne de raisons. Par parité, s’ils se sont trompés, nous devons savoir pourquoi. C’est à cette seule condition que nous pouvons apprendre quelque chose de leurs échecs — si échecs il y a. (C’était juste un court intermède du genre mise au point philosophique.)

 

F. S: 

La question me semble intéressante du point de vue du modèle d’apprentissage. Ce qui est inconnu doit devenir connu, ce qui se conçoit bien s’énonce clairement et si quelque chose est faux, on doit pouvoir remonter une chaine logique ET LINEAIRE pour remonter vers l’erreur.

Pourtant, en art notamment, cela ne se passe pas ainsi ! Et c’est ce qui me plait dans ce que semble évoquer ces conférences sur l’échec. Je parle en tant que peintre un instant : une tâche est-elle une erreur ? Un échec ? Difficile à dire. Mais loin d’être une réussite aussi !

Et la découverte de ce que cette forme inconnue va me raconter ne viendra pas forcément EN LIGNE DROITE. J’imaginais, dans ma question anglo-saxonne, que regarder ce qui est inconnu par l’échec pouvait venir d’un esprit plus pragmatique que l’esprit latin. Suis-je plus clair ? Mais pas trop quand même, j’espère.

 

 

F. P.

 

A supposer que les notions de vrai et de faux s’appliquent au domaine de l’art, il n’y a certainement pas que dans ce domaine que l’idée du faux a priori détectable pose problème. L’idée que le vrai doit pouvoir, au moins en principe, être reconnaissable, fait l’objet d’un débat depuis les années soixante-dix, notamment sous l’influence de Michael Dummett ; mais c’est un débat en réalité beaucoup plus ancien qui a ses racines dans le Cercle de Vienne et dans le kantisme. L’idée que le faux doit être détectable, linéairement ou pas, est bien plus problématique encore.

 

Quant aux rapports entre les idées de tâche artistique et d’erreur, je suis bien d’accord que rien ne peut déterminer à l’avance ce qu’une ligne ou une couleur ou un volume pourront suggérer, si c’est cela qui doit être entendu par LIGNE DROITE. J’ai l’impression que dans ce cas, nous n’avons rien de plus que des métaphores plus au moins commodes pour parler de l’impromptu, du déconcertant, de l’imprévisible, etc. dans le domaine de la création.

 

L’idée qu’il faudrait explorer en détail est plutôt celle de la fausse route. Il serait intéressant d’analyser comment un artiste, un écrivain ou un compositeur décrivent le moment où ils découvrent qu’il ont fait fausse route ou qu’ils vont faire fausse route si…

Comment exprimer que la voie qu’on a prise est sans issue, ou que celle que l’on pourrait prendre le sera, qu’elle trahit l’intention de départ ou, pire encore, qu’elle trahit l’œuvre à venir, l’abime ou la compromet ? Il y a bien sûr un certain aspect pragmatique dans la reconnaissance de nos impasses, mais pas seulement. L’impasse est bien plus qu’une simple difficulté qu’on ne peut surmonter. C’est plutôt que nous sommes capables de reconnaître qu’il n’y a, dans certain cas, rien à surmonter du tout et qu’on se fourvoierait gravement en persévérant.

C’est donc que nous avons une idée assez précise de ce que l’œuvre doit être, autrement dit d’un état de chose idéal et contrefactuel.