THIBAULT. Bowie l'avant-garde pop 6. Rencontre.

 

Bowie acteur un bilan.

La fin de l'entretien avec Matthieu Thibault, auteur de "Bowie l'avant-garde".

 

Entretien avec Franck Senaud.

Juillet 2016

FS

Dans ce petit film étonnant que vous nous faites découvrir (tel un mini thriller, on imagine la volonté de Bowie de coller à un truc qui marche (avec un temps de retard ?)), il y a finalement plus de jeu que de musique : vu la découverte du théâtre, du mime que vous évoquez, on s'attendait à cette rencontre Bowie-cinéma comment cela a-t-il commencé ?

 

MT

Effectivement, le parcours de Bowie indique une potentielle carrière d'acteur. Le véritable tournant a lieu avec l'album Diamond Dogs et la tournée qui l'accompagne, uniquement destinée au public américain en 1974. Diamond Dogs clôt le chapitre glam autant qu'il ouvre la période américaine de Bowie, musicalement imprégnée des influences soul, funk et disco qui ne le quitteront plus jusqu'à la fin de sa discographie. Au départ imaginé comme une comédie musicale adaptée de 1984 de George Orwell, l'album devient davantage un agrégat d'influences (1984 naturellement, mais aussi Les Garçons Sauvages de William S. Burroughs).

Bowie cherche à franchir une étape en dessinant des décors pour présenter sur scène la ville Hunger City, dépeinte dans l'album. Il construit des maquettes et dessine même un story-board dont il voudrait tirer un film qu'il réaliserait. Finalement ce dernier projet tombe à l'eau, mais prouve l'influence grandissante du cinéma sur l'artiste à cette période. De même la tournée, uniquement destinée au public américain, intègre de nombreux épisodes théâtraux narratifs et chorégraphiés par Toni Basil sur un décor empruntant les codes expressionnistes de Fritz Lang et Robert Wiene.

L'idée de réaliser un film s'avérant difficile, Bowie reçoit en parallèle quelques offres de rôles dont l'un d'entre eux capte son attention, celui de Thomas Jerome Newton dans L'Homme qui venait d'ailleurs de Nicholas Roeg. Après le refus de Peter O'Toole, Roeg découvre Bowie dans le documentaire "Cracked Actor", diffusé sur la BBC en janvier 1975. Le chanteur apparaît paranoïaque, explique son rapport aux costumes et aux mots, parfois sous l'emprise de la cocaïne, et semble correspondre à l'image de l'extraterrestre perdu et corrompu par le monde des hommes dans le film de Roeg.

Bowie accepte immédiatement d'incarner Newton : cette bouffée d'air frais arrive au moment où il se lasse de son entourage et de sa carrière musicale. Le tournage a lieu durant l'été 1975 dans le Nouveau Mexique et montre Bowie se confondre totalement avec son personnage, il garde les costumes et la coiffure de Newton, y compris hors des heures de travail. Cette image deviendra celle du Thin White Duke, le Bowie de l'album Station To Station. Le film montre à quel point Bowie est fait pour le rôle, car en comparant les interviews télévisées d'époque et son jeu d'acteur, il semble qu'il joue moins qu'il ne se contente d'être. Sa prestation convainc dans le contexte d'un film de science-fiction, visuellement superbe, et mystérieux, mais elle ne prouve pas les capacités de Bowie à incarner différents types de rôles.

Il montrera cela avec les rôles suivants dans Just A Gigolo de David Hemmings, la version télévisée de Baal, la pièce de Bertolt Brecht et Furyo de Nagisa Oshima.

FS

Pour finir (on vous écouterait volontiers encore :) à part ce chef d’œuvre de jeu de "furyo" qu'est ce qui guide la carrière de Bowie au cinéma ? Une envie de (dé)jouer son statut de star et d'enrichir l'image ? Une prétention à la comédie en tant qu'acteur vraiment ? Car la filmographie n'est pas exceptionnelle finalement (facile à dire) ?

 

MT

Difficile de parler à la place de l'artiste, mais Bowie ne semble pas vouloir déjouer son statut de star du rock. À vrai dire, à l'exception de celui de Newton dans L'Homme qui venait d'ailleurs, les rôles qu'il incarne au cinéma n'auront aucune influence directe sur sa carrière musicale. Elles trouveront parfois un écho, notamment lorsque Bowie accepte de réaliser la bande originale du film Labyrinth en 1986 ou que l'ambiance de Twin Peaks se retrouve dans l'album Outside en 1995.
Plusieurs fois, Bowie a expliqué en interview qu'il rêvait de devenir un véritable acteur, au sens où ses capacités dépasseraient le simple charisme lié à son statut de star du rock. On peut considérer qu'il a réussi grâce au coup d'éclat dans Furyo, sa plus grande réussite en tant qu'acteur effectivement, mais si l'on jette un œil à la filmographie complète de l'artiste, les rôles importants se comptent sur les doigts de la main et apparaissent tous avant les années quatre-vingt-dix. Cela signifie que Bowie ne parvient pas, et ça semble normal, à mener deux carrières à temps plein et simultanément : lorsqu'il développe ses talents d'acteur durant les années quatre-vingt, c'est justement quand ses albums se font plus rares et mineurs. Inversement, lorsque sa musique le place à nouveau comme défricheur dans le paysage rock en 1993, il n'apparaît plus que dans des seconds rôles. Même si Bowie a sincèrement prétendu à la comédie, cette activité cinématographique s'est finalement réduite à une passion comparable à celle de la peinture. On peut également imaginer que le statut limité d'un acteur, n'influant pas sur le script ou la mise en scène, ne suffise pas à un Bowie qui tend à agir en directeur artistique sur ses albums et ses tournées.

Néanmoins, même si un rôle n'a pas directement influencé Bowie, à l'exception de Newton, sa pratique du cinéma a sans aucun doute nourri ses clips plus narratifs des années quatre-vingt à deux-mille et la création de son album Outside - son seul véritable album concept.