BLANDIN ESTOURNET. Place de l’Agora, place de l’autre ?

 ... Soit une scène nationale comme lieu de programmation d’œuvres (spectacles, d’expositions, projections…), témoignant de la nécessité de dire ou imaginer un autre point de vue sur le monde. Alors une scène nationale serait ce lieu où des propositions artistiques et culturelles nourriraient notre intelligence et participeraient à notre émancipation…

 

« Les citoyens d’un même Etat, les habitants d’une même ville, ne sont point des anachorètes,

 

ils ne sauraient vivre toujours seuls et séparés »

 

Jean-Jacques Rousseau

 

Lettre à d’Alembert sur les spectacles

 

Soit la ville comme milieu physique où se concentre une population, dont l'espace serait aménagé pour en faciliter les activités (habitat, éducation, travail, transports, loisirs,…) et permettre les relations entre ces habitants. Alors la ville serait ce territoire où s’inventerait un « commun » plus ou moins déterminé administrativement, symboliquement ; mais inévitablement porté par ses habitants.

 

Soit une scène nationale comme lieu de programmation d’œuvres (spectacles, d’expositions, projections…), témoignant de la nécessité de dire ou imaginer un autre point de vue sur le monde. Alors une scène nationale serait ce lieu où des propositions artistiques et culturelles nourriraient notre intelligence et participeraient à notre émancipation…

 

Dans la ville, fabrique du bien commun, la culture peut (doit ?) jouer un rôle singulier en révélant des possibles insoupçonnés. Si la ville suppose une politique publique continue et équitable, les propositions artistiques jouent d’un désordre poétique qui nourrit notre imaginaire collectif et individuel et nos identités en renouvellement permanent.

 

 

Photo Mathieu MIANNAY
Photo Mathieu MIANNAY

Dans un paysage mutant socialement et politiquement, artistiquement et culturellement… ; la question du rapport à l’autre redevient centrale. La période que nous traversons a vu s’épuiser le terme de crise, des générations entières n’ayant connu que ce modèle sociétal. Conscients des changements profonds de paradigmes que nous vivons, certains craignent le chaos et le déclin, où d’autres voient une refondation. Ces évolutions, dont devraient témoigner les lieux d’arts, rebattent les paradigmes profonds d’un « vivre ensemble ». La participation d’un théâtre à l’élaboration de la ville sociale suppose donc la compréhension, voire la compatibilité des discours et des actes, entre un projet culturel et son contexte urbain : humain, architectural, historique, social….

 

 

Tout équipement culturel devrait apparaitre comme un lieu où s’éprouve la communauté de la cité pour des moments de partage grâce à la poésie ou à l’émotion, par le rire ou l’imagination : le temps du spectacle. Evry, Ville nouvelle témoigne particulièrement de ces enjeux et sa scène nationale y tente une utopie issue de la décentralisation théâtrale initiée en 1945. Tenter un lieu, qui à la fois distingue et rassemble, parce que l’on y vit un moment d’exception, rituel de la communauté et parce que s’y invente du possible au plus profond de l’intime chaque spectateur.

 

Dans cet espace-temps singulier qu’est le théâtre, se joue une interrogation nodale du vivre-ensemble : la place de l’autre. Rencontres, parfois abrasives entre des cultures initialement contrastées, dilution de rituels de sociabilité, dérives narcissiques, place de l’identité au cœur de sociétés composites, dévoiement de l’hospitalité et de l’accueil… voilà quelques raisons qui illustrent cet enjeu littéralement culturel, au sens anthropologique. L’altérité s’y donne à voir et s’y éprouve comme une conscience de la différence, autant qu’une reconnaissance du droit d'être soi-même.

 

Issue des utopies urbaines de l’après-guerre, Evry Ville nouvelle incarne et porte les traces d’une histoire emblématique : axiome d’un nouveau vivre ensemble autant que tentative de réponse à une demande massive d’habitat, rationalisation de la structuration sociale des espaces communs autant que modes de déplacement étalonnés sur la voiture….. La décentralisation culturelle s’est saisie de ce mouvement d’urbanisation des Villes nouvelles ou assimilées (Sénart, Cergy, Noisiel, St Quentin en Yvelines…) ; mais a exceptionnellement investi un centre commercial (Tarbes, Marseille). A Evry, cette tentative s’est traduite par la place donnée à l’Agora au cœur d’un centre commercial, entre hypothèse d’une proximité sociale, garante de démocratisation culturelle et risque de banalisation au sein d’un des temples de la consommation de masse.

 

 

Comment exister culturellement dans un tel contexte ? Nos difficultés sociétales y apparaissent avec une acuité acérée : crise du lien social, fragilité des modèles d’intégration, érosion de l’accessibilité aux services publics…

 

Comment ignorer ce que disent ces territoires de l’état d’une partie de la République ? La relégation symbolique : réputation des « quartiers », dénarcissisation permanente…, le dispute à la dégradation socio-économique : zones de grande pauvreté, actions publiques en échecs, atteintes à la laïcité…

 

Comment (re)construire un creuset commun n’ignorant plus les enjeux de diversité(s) ? D’anciennes générations, culturellement peu assimilées (nés et grandis ailleurs) et socialement intégrées (emplois mal payés, mais emplois !), nous sommes passés à une population culturellement assimilée (née et grandie en France) et socialement non intégrée (principale victime du chômage), qui rend encore plus insupportable les signes et actes discriminatoires.

 

Le territoire évryen est un réceptacle emblématique de ces interrogations.

 

 

 

Connaître un contexte : un territoire, une population… suppose d’en distinguer les banalités et les présupposés. C’est donc accepter de se départir de certitudes, de les réinterroger particulièrement en matière artistique et culturelle, où différentes expressions sont moins valorisées et légitimées. Cette phrase n’est pas achevée