PLISSART. Entretien.  LA PHOTO LA DISTANCE

 

Trouver la bonne distance vis-à-vis des choses, des gens, des architectures et des villes.

 

Un entretien avec Franck Senaud.

LA PHOTO LA DISTANCE

Franck : Je n’ai vu qu'« Atomium », c’est assez difficile de voir vos films.

Plissart : je suis d’accord.

Franck : Mais il semble que vous n’êtes pas orienté vers l’exposition, ce que je peux tout à fait comprendre. Mais j’ai eu du mal à en avoir en France et là j’en ai trouvé en arrivant ici à Bruxelles. Benoit Peeters dit, à un moment donné, que vous n’êtes pas, dans votre rapport à la photo, plutôt du côté de l’agencement, du dispositif et du livre.

Plissart : Oui c’est vrai.

Franck : Moins tournée vers la rétrospective que vers de nouvelles commandes, que vous prenez toujours extrêmement au sérieux. Donc j’imagine que la façon de montrer va orienter votre façon de travailler.


Plissart : Je suis tombée dans la photo vraiment par goût, parce que ça m’a toujours plu, mais je n’ai jamais décidé cela directement. Je ne pouvais même pas en rêver, j’ai fait des études qui n’ont rien à voir. J’ai fait des études d’assistante sociale. Je n’ai jamais exercé. Je faisais de la photo depuis toujours, depuis que j’ai l’âge de 16 ans. Et voilà c’est mon métier, il n’y a rien qui ne me plaise plus que ce métier ! Maintenant je suis en train de me tourner vers le film.

Franck : J’allais vous le demander. Comment êtes-vous venue vers les films expérimentaux ? C’est ce gout de filmer le mouvement, qui ne vous convenait plus dans la photo ?

Plissart : non, non, je continue toujours à faire de la photo, mais c’est plutôt la distance. Je trouve que la distance que l’on a avec le monde quand on fait de la photo est grande. On est obligé. « Voir sépare », tout le monde connait cette phrase et c’est vrai. On ne peut pas faire autrement que de séparer. Tous les théoriciens l’ont toujours dit. Et en filmant, j’ai l’impression qu’une autre démarche est possible : la manière dont je filme, la façon d’être absorbé, le côté très physique qu’il y a à filmer. J’ai une caméra que je mets sur pied etc. mais j’ai aussi une petite steadycam, et donc le fait de pouvoir vraiment être dedans, être absorbé, suivre les choses.

 

Vous avez un rapport aux objets, au monde et aux gens qui tout à fait différent. C’est ce qui me plait.

Franck : On retrouve une certaine distance dans les plans que vous filmez : la danse, le théâtre, les corps. Mais on a l’impression en voyant ce que vous aviez fait sur la ville, que votre corps/échelle/présence était absent, justement peut être qu’il était à une certaine distance, que ça vous arrangeait.

Plissart : Oui c’est vrai. Vous voulez me demander pourquoi je me suis mise à une telle distance ?

Franck : Votre façon de prendre des photos et votre rapport à l’espace et à ce que vous voyez a changé. Votre venue à la vidéo, physiquement plus impliquée me fait penser au rapport de l’humain à son espace car c’est tout le sujet de votre travail.

Je me disais que vous avez dû préférer la distance au début, puis moins intimidée, développer cet intérêt plus physique, pour le théâtre, la danse, les portraits. Mais dans les villes aussi il y a toujours une présence humaine, de passage. Je me dis que c’est peut-être une façon, pour vous, de la capter autrement.

Qu’est ce qui a fait que vous vous êtes dit : « là j’ai envie d’être plus dedans » ?

Plissart : Tout a été un enchainement, beaucoup de hasards, de circonstances favorables. J’ai commencé par faire des portraits. Avant même de faire des romans photos, je faisais des portraits. Et cela me plaisait. Et je pense que c’est le début de l’histoire.

J’avais tant regardé les gens, que j’ai voulu les saisir. Comme je travaille souvent avec la lumière naturelle, je suis arrivée à une impasse à cause de la lumière, parce que quand c’est l’hiver et qu’il fait froid comme aujourd’hui et qu’on avait ces appareils argentiques, on ne faisait pas vraiment ce que l’on voulait. Et donc j’ai arrêté de faire du portrait.

J’ai commencé à faire de l’architecture et je dois dire que cela m’a beaucoup plu. J’ai eu à faire des bâtiments très intéressants. J’en ai fait énormément. Je voyais qu’à chaque fois, pour avoir bien le bâtiment que je voulais, souvent, il fallait que je me lève pour voir bien sa structure, pour le prendre tel qu’il est. Parce que quand on est au sol, on n’avait pas l’intelligence de l’architecte qui est obligé de prendre un point de vue finalement que personne n’a. C’est ce qui est bizarre avec les bâtiments. Je me suis levée et j’ai eu la grande joie du haut, ce que l’on voyait était extraordinaire. C’était un grand sentiment de compréhension, de ce qui se passe, mais aussi compréhension nouvelle et inouïe.

Et donc j’ai vraiment eu envie de faire un livre sur Bruxelles vue des toits. Je me disais « pourquoi est-ce que personne ne m’appelle pour faire un livre sur Bruxelles vue des toits ? ». Et un mois plus tard, une femme m’appelle et me dit « je voudrais faire un livre sur Bruxelles vue des toits ». Vous vous rendez compte ? Je lui ai dit « je vous attendais ». Et j’ai fait le livre.


Franck : Que lui est-il arrivé ?

Plissart : Elle avait vu un livre que j’avais fait sur la tour Martini et c’est ce qui lui a donné l’idée.

Franck : Quand vous êtes sur les toits, vous n’êtes plus dans l’architecture, vous êtes déjà dans la ville.

Plissart : La ville m’intéresse beaucoup plus que l’architecture.

Franck : Ce qui a l’air de vous intéresser c’est quand ça glisse d’une chose à une autre.

Plissart : Oui c’est ça exactement !

Franck : C’est encore l’architecture mais c’est déjà la ville et pas encore tout à fait la ville.