B ANTOINE LOEFF. Lumières. Entretien.

 

 Barthelemy ANTOINE LOEFF propose une oeuvre immense et fragile: sculpture, installation, architecture et lumière. Il revient avec nous sur sa conception, installation, mystère présentée à Evry pour la première fois.

 

 

Entretien avec Franck Senaud. Novembre 2015

FS :

Tu présentes une œuvre extraordinaire "ljós" dans l'exposition "Lumières" à Evry qui mélange volumes, sons, vidéos, immersion, comment commence-t-on à imaginer une telle œuvre ? un dessin ? une phrase ? une envie de créer/partager une ambiance ?


BAL :


Je ne suis pas quelqu’un qui dessine; l’étape du dessin (ou plutôt de schéma chez moi) arrive plus tard, à l’étape de réalisation technique de l'installation, lorsque je sais ce que je veux faire. Je pars plutôt d’une image que j’ai en tête, que j’ai noté sur un carnet et qui resurgit transformé, parfois plusieurs mois après. Je suis quelqu’un qui travaille avec des volumes, à l’instinct. J’ai besoin de faire, de construire et d’explorer quelque chose de physique, de sculpter et de manipuler de la matière, n’importe quelle matière en fait. C’est ma façon de dessiner, je crois. C’est presque un automatisme.


Pour « ljós », j’avais cette image d’éclats de lumières littéralement capturés en tête, son essence, quelque chose de petit et finalement, d’assez fragile. Et puis, une envie de transporter ailleurs le visiteur, vers quelque chose d’à la fois contemplatif et immersif, peut être parce que je viens de la performance et du monde de la réalisation vidéo. 


FS :

 

Aide nous à matérialiser comment cette idée prend forme: imagines-tu sa dimension, l'implication physique du spectateur ? Sa couleur ?

 

 

 

BAL :

 

Je cherchais à « déclencher » une sorte de fascination proche de la contemplation du feu chez le spectateur, quelque chose qui englobe le spectateur pour l’immerger dans une dimension qui fait appel à son ressenti. Les prismes et leur dialogue génératif, la façon dont sont agencés les matériaux flottants sous les cloches et qui se gorgent de lumière, sont nés de cette envie. Si le montage était visible, l’installation n’aurait probablement pas la même portée ou fascination chez le spectateur, et donc pas le même mystère.

 

 

Dès le départ, je voulais travailler sur quelque chose de très petit, de la taille d’une ampoule tungstène (qui est une des inspiration de l’installation), à la fois fragile et extrêmement puissant, un concentré d’énergie indomptable qui se manifeste par la lumière qui se disperse dans la pièce, ce que j’appelle l’aurore boréale. Cette composition de lumière qui vient frapper le mur constitue la dimension immersive de l’installation; elle donne corps aux prismes qui flottent dans les cloches et implique physiquement le spectateur dans l’installation, puisque ce qu’il est train d’observer existe réellement en tant que source de lumière.

 

 

Finalement, l’implication physique du spectateur tient à sa fascination pour l’objet en lui même; son imaginaire fait le reste.

 

 

FS :

 

Est-ce que tu dessines quelque chose pour visualiser ce que tu crées ? en couleur? des plans ?

 

 

BAL :

 

Je cherche plus en volumes qu’à plat, un peu comme un sculpteur. Les dessins prennent un aspect plus « technique » dans le cheminement. ; ils me servent pour caler les éléments, décider des proportions. Mais le vrai travail de recherche et de test passe d’abord par le volume et la matière manipulée sous la camera, qui donne la couleur à l’ensemble.

 

 

 

FS :

 

Comment visualises/estimes tu l'immersion du spectateur ? Surtout dans ce beau mélange que tu fais dans cette œuvre entre le petit objet de concentration de lumière et l'environnement global ?

 



 

BAL :

 

En pénétrant dans l’espace de l’installation, chaque spectateur aura une vision différente de l’installation en fonction du temps passé dans l'espace. Il y a celui qui verra une sculpture lumineuse, quelque chose de fixe à l’instant T et qui vont ressortir de l’espace, et celui qui va prendre le temps de voir l’installation évoluer, prendre vie et probablement voir cette ligne de lumière se dessiner sur le mur.

 

 

 

J’entretiens une relation cinématographique à l’espace, inspiré notamment du travail de directeurs photos du cinéma des années 60 comme Mario Bava ou Andreas Winding. Ils avaient la capacité de faire naître des lieux à la fois proches et étranges en utilisant assez peu de choses, des miroirs, de la lumière; même si l’esthétique n’a rien à voir évidemment, les ressorts sont finalement assez similaires dans mes recherches.

 

 

 

L’ambiance, le son, le lieu qui accueille l’œuvre, la mise en scène et la scénographie de celle-ci sont déterminants. Le son et l’obscurité sont deux composantes qui permettent de préparer le visiteur et d’entretenir une certaine forme de mystère. Dans le noir, nos sens veillent autrement; il font appels à des sensations qui sont souvent trompeuses. On accepte que quelque chose d’impossible devienne réel, et par conséquent, je pense qu’on accepte de se laisser surprendre par son propre regard. Et puis, le noir est, de fait, englobant et propice à faire naître une lumière et donc des espaces à des échelles différentes, déformées. Cette scénographie de la lumière conditionne le temps que le visiteur passera dans l’espace de l’installation, et donc son regard sur celle-ci.

 

 

 

FS:

Comment tu formalises, avant de créer l'oeuvre, ce travail ? Story board? Dessin ?

 

BAL:

Je me rattache toujours à quelque chose de physique. Pas d’ordinateur, de 3D ou de dessin, mais un cutter, du papier, des formes, du découpage, des silhouettes pour imaginer l’espace et les rapports d’échelles. Il y a plusieurs essais, plusieurs « croquis » ou maquettes en volumes jusqu’à ce que j’obtienne ce que j’ai dans ma tête, de manière assez empirique en utilisant les accidents.

Le storyboard existe aussi, évidemment; il est là pour construire le déroulé de l’action dans l’installation.

 

A SUIVRE