ROSENSTHIEL. Entretien11. BORGES ET BABEL

 

La folle conclusion d'un parcours merveilleux: la rencontre avec Borges. Puis le retour à l'intention de ce bel ouvrage.

 

FS : Dans tes lectures, tu cites beaucoup Borges.

 

Pierre Rosentiehl  : Oui, c'est le grand maître, le grand penseur.

 

FS : Tu l'as lu beaucoup ?

 

Pierre Rosentiehl : Je l'ai rencontré aussi.

 

FS : Tu étais déjà passionné par les labyrinthes ? C'est quand même un des sujets qui l'intéresse.

 

Pierre Rosentiehl  Oui, il donnait une conférence à Milan. J'y suis allé pour le rencontrer dans les années 1970. Je lui ai posé un certain nombre de question et il m'a répondu plusieurs fois la même chose : « je suis un ignorant ».

FS : Que lui demandais-tu ?

 

Pierre Rosentiehl  : Je lui demandais des choses à propos des labyrinthes et de la bibliothèque de Babel.

A un moment donné il y a un promeneur ou un client de la bibliothèque qui, cherchant un livre, prend un cornet de cuir qui contient un dé, et lance les dés pour pouvoir poursuivre son exploration. Il va se guider selon des tirages au sort. Évidemment c'est très astucieux, car même avec un pile ou face, tu peux arriver à reconstruire n 'importe quoi, tous les systèmes de hasard peuvent sortir du pile ou face élémentaire.

Je ne sais plus quelles questions je lui avais posé à ce moment là, s'il avait conscience qu'il y avait un système universel de fabrication des nombres au hasard ?

Mes questions étaient saugrenues car il a probablement eu connaissance de la science moderne sans approfondir. Ce n'était pas son travail.

Sur d'autres choses plus précises comme le graffiti crétois, il me disait toujours « je suis un ignorant ». Il m'a gentiment fait une dédicace sur un livre qui est une merveille.

Sa signature, il a mis deux bonnes minutes pour la faire. Cette signature est vraiment une exploration du papier, c'est extraordinaire, très beau.

 

FS : Tu veux dire un graphisme complexe de vide et de plein ? Ce que tu dis de naïf, c'est que les intuitions d'artiste qu'il avait, correspondaient à tes recherches de mathématicien, tu allais le voir en lui demandant des confirmations, mais lui répondais : je suis artiste, je suis un aveugle.

Qu'est ce qui t'a plu dans ce que Borges écrivait ?

 

Pierre Rosentiehl  : C'est la bibliothèque de Babel. Je trouve ça extraordinaire, car il y a énormément de références à la science, et sa façon de traiter de l'infini est magnifique.

 

FS : Tu veux dire la façon dont il fait passer des conceptions mathématiques abstraites ? Il les rend sensibles?

 

Pierre Rosentiehl  : Oui c'est çà.

 

FS : Est ce qu'il y a une part de mystérieux, d'incompréhensible, de bizarre qui te toucherait dans ce qu'écrit Borges? On n'est pas toujours sûr d'avoir compris. Ce côté obscur, tu le trouves poétique ?

 

Pierre Rosentiehl  : Tu as toujours l'impression qu'il y a une grande intuition scientifique. Il ne se cache pas de donner des références à l'imaginaire, il fait ce genre de roublardises, on sait qu'il invente, mais sa pratique est délicate.

Dans la façon dont sa philosophie rejoint les mathématiques, il n'y a pas de glamour. C'est contraire à l'esprit glamour. L'esprit glamour en mathématique, c'est un étalage pour faire allusion à des grands découvreurs. C'est allusif. Il y a tout un langage qui plaît.

Chez lui, c'est toujours profond, c'est proche de la vérité, on a l'impression que c'est du solide, c'est pensé, on peut approfondir.

Si tu essayes de te refaire une image de la bibliothèque de Babel, c'est prodigieux, il y a des gouffres hexagonaux, il y a des pilleurs qui jettent les livres, toujours cette idée des destructions partielles de la bibliothèque qui n'entament rien.

 

FS : Cette bibliothèque pourrait faire un autre projet de livre ! Tu parles du labyrinthe de Minos, c'est une autre sorte de figure.

 

Pierre Rosentiehl  : Oui.

 

FS : Les petites histoires d'enfance dont tu parles, puisque tu dis que ce sont les tiennes, pourraient être dessiné ou raconté par Agnès Rosenstiehl, ta femme, la créatrice de Mimi Cracra ! L'histoire de l'herbe à lapin lui irait bien : ce mélange d'une espèce de naïveté avec du sens derrière. De vous deux, je ne sais pas lequel influence l'autre !

Qui a eu l'idée de faire ce livre ?

 

Pierre Rosentiehl  : C'est moi qui l'avait en tête depuis longtemps. Paolo Fabbri était mon collègue, un grand sémiologue italien. Il m'a dit « Tu as fait tellement d'articles, ils sont un peu partout, on va les rassembler, on va faire un livre, j'ai un éditeur : il y en a pour deux mois ».

Je me disais que ce n'était pas ma façon de travailler, je voulais reprendre les idées de mes articles, mais j'avais un concept un peu oulipien, la structure même du livre avait un sens.

 

FS : Tu étais à l'Oulipo tôt ?

 

Pierre Rosentiehl : Je l'ai rejoint en 1992.

 

Paris, Janvier 2013.