Francois BON. Entretien 1 Web consacré à la littérature

Editer en ligne,

écrire sur l'écrire,

chercher l'effet de réel,

la vidéo comme table de travail de l'auteur,

les villes rencontrées ou anticipées,

 

Mai 2019

 

Dis-nous d’abord stp, comment toi, publié en 1982 (Sortie d’usine) puis à la villa Médicis en 1984, auteur, dramaturge se trouve être en 1997, un des premiers créateurs d’un site web consacré à la littérature ?

 

François Bon:

 

La rencontre avec l’univers numérique s’est faite via les cartes Fortran, en 1972, à l’école d’ingénieur, mais sans prévoir que ça pourrait un jour concerner la littérature.

Par contre, chacune des transitions a été une transition mineure : passage à la machine à écrire électrique en 1980, puis machine à sphère, enfin à marguerite capable de corriger les derniers caractères. Nos premiers ordis, pour moi un Atari 1040 en 1988, étaient des machines à écrire perfectionnées. Un premier changement ça a été l’arrivée du Mac portable (1993, avec un disque dur de 45 Mo que j’avais appelé « Océan » tant ça me semblait gigantesque) et d’y relier nos fax-modem, puis de transmettre un fichier via protocole X-modem (en 95). Ma première connexion Internet, en 1996, ça a été pour télécharger les Fleurs du Mal. J’avais numérisé, pour « La Collection » chez POL, en les recopiant, des fac-similés des quatre livres de Rabelais, POL avait arrêté l’expérience, j’ai envoyé ma disquette à ce site, créé par un minéralogiste de Genève.

Pendant au moins deux ans, on a été assez nombreux dans ce réseau qui souhaitait installer sur le web des ressources littéraires patrimoniales, à une époque où le mot web n’était pas encore arrivé aux oreilles de la BNF. La transition s’est faite l’année suivante, Wanadoo proposant une connexion forfaitaire, à pleines nuits si on voulait (on était encore loin du haut débit), et la possibilité d’héberger une page, avec un petit logiciel, Claris Home Page, pour les programmer en html. Je l’ai eu gratuitement parce que j’étais le 800ème à avoir créé ma page en France !

 

Mais c’était évident que ce qui se passait là était une révolution technique déplaçant la question de l’écriture et de la lecture tout d’un bloc.

Des chercheurs comme Roger Chartier, le projet Gutenberg me confortaient en ce sens, d’ailleurs dès 2000 Beaubourg avait organisé un colloque sur les enjeux de cette mutation.

 

 

FS

Est-ce que cette évolution a influencé par petits sauts également ta façon d’écrire ou tes sujets ?

 

FB

 

Difficile de répondre, parce que l’expérience web s’est très vite mêlée à l’expérience des ateliers d’écriture, qui m’ont progressivement déporté vers l’impro, l’importance du premier jet, la mobilisation intérieure, et que ça a aspiré le versant plus « roman » de mon écriture.

Mais surtout, alors que je m’étais toujours refusé à photographier (ce qui ne m’a jamais empêché de travailler avec les photographes, et de considérer cet art comme essentiel), je me revois encore, en 2001, me balader à Rennes dans un centre commercial avec l’ordi tenu dans les deux bras, et une petite boule webcam Philips reliée à la prise USB.

Et fin 2002 je m’achète mon tout premier petit appareil photo numérique, un Olympus avec 36 images de 1,8 Mo sur la carte interne. Dix ans plus tard, j’avais plus de 10 000 images en ligne sur mon site, et ça a totalement contaminé la façon de positionner le récit par rapport au réel, ouvrir aussi à des pistes plus liées au fantastique.

 

Alors oui, le rapport aux images a probablement transformé en profondeur mon rapport à l’écrit : le roman traditionnel construit par le texte, et à l’intérieur du texte, le réel qui lui sert de « scène », au sens fort du terme. Si, par l’image et par le web, le réel se représente de lui-même, en permanence, et sur le même support qui est celui de notre lecture, la fiction n’a plus à le répéter – et ça ouvre à tout un pan de littérature neuve, Olivier Hodasava par exemple, ou le site d’Arnaud Maïsetti.

Ce qui n’empêche pas des îlots profondément résistifs : on n’amène pas son appareil en prison, je ne filme pas des élèves qui écrivent. L’autre volet, c’est le fractionnement de la publication, que le temps très lent du livre rendait invisible : Maupassant ou Kafka, ou Proust, écrivent tous les jours, mais on n’a accès qu’au travail terminé – la publication web nous conduit à repenser en amont des formes littéraires historiques qu’on tenait pour acquises.

 

Rapport au réel tu dis, première piste passionnante, tant cela semble d’abord TON sujet si je puis dire.  En 1998 dans l’émission Qu’est-ce qu’elle dit Zazie ? Echenoz et Michon disent au sujet de ton livre Prison et à propos d’un passage : « voilà un effet de réel, un grand effet de réel ».

Est-ce que c’est pourquoi le numérique et ses images ont transformé le rapport au réel et à sa perception qu’il t’a aspiré/ inspiré ?

Car tu n’écris pas directement sur le numérique, peut-on dire depuis le numérique, en pensant aux outils/moyens de produire ?

Est-ce qu’on peut le nommer ?

 

FB

 

En tout cas, ce n’est pas quelque chose qu’on peut décréter soi-même, concernant son propre travail ! Je crois que cet étonnement devant le réel, la capacité d’énigme du réel, je l’ai toujours vécue, bien avant même d’écrire. Et, depuis que j’ai commencé d’écrire, le savoir que ce mystère-là, la littérature, la peinture et la photographie en sont également dépositaires. Le numérique a permis un changement d’échelle, une rapidité accrue. Mais si on cherche à théoriser ce changement, on ira le trouver dans Le peintre de la vie moderne de Baudelaire, ou dans les travaux de Walter Benjamin, ou McLuhan (Understanding Media), en tout cas avant l’arrivée du web. Dans la question telle que tu la poses, je vois plusieurs phases : de 1996 disons jusqu’à 2004, une simple transposition de nos outils d’écriture sur les nouvelles machines. De 2004 à 2014 (tout ça n’est pas absolu), l’expérience directe de l’écriture en ligne, de récits ébauchés depuis l’outil de publication fantastique et majeur qu’est le blog. En parallèle de tout cela, celles et ceux (voir les symposiums annuels ELO – littérature électronique, ce que je ne pratique pas) qui généraient du texte depuis leurs pratiques de codages et programmes, avec des résultats qui sans doute ont modifié notre rapport à l’écran, même pour qui – mon cas – ne fait pas intervenir de code ou de programme dans son travail. Et, depuis 2014, quelque chose de moins facile à définir : nous sommes inclus dans le grand bain numérique, nous lisons écrivons, voyageons, écoutons et inventons de la musique, faisons films et photos via nos outils contenus dans le même ordinateur, le même smartphone. On s’interrogerait surtout sur ce paradoxe : que, malgré tout cela, le texte restait (en tant que tel) le média principal de la publication web, du SMS aux métadonnées associées à une photo circulant dans l’énorme masse profuse du web. Il me semble qu’on aborde une autre rive : avec YouTube, par exemple (mais ce n’est pas seulement YouTube, notamment le grand mystère des formes non pérennes, les stories dérivées de Snapchat, et maintenant dominantes sur Instagram), la possibilité d’installer la fonction de publication dans le laboratoire même, avec voix et corps, ou la temporalité même du travail. Je me souviens de ce qu’était écrire, à preuve cet entretien, mais mon désir ou ma nécessité concernant l’écrire s’est déporté vers une instance de publication où le texte n’appelle pas forcément de support écrit. Avec immédiatement l’autre versant de l’énigme : cela aussi existait déjà dans la littérature comme histoire.

 

 

Je reformulerai ma remarque depuis tes réponses et depuis cette même émission (Qu’est-ce qu’elle dit Zazie) où tu dis ton rapport à l’écriture par le ventre, le muscle, et où l’on saisit (tôt) ton rapport au monde et cette énergie qui se dégage de toi et de ton langage. Et que l’on partage de façon si généreuse dans ta série sur Rabelais (on y reviendra). On dirait dans les exemples que tu donnes que c’est le débit, l’intensité qui te lie au numérique aussi. Et donc d’une perception de l’écriture comme production.

 

Les deux dates que tu donnes (2004 et 2014) correspondent à un grand changement des équipements, de la vitesse de transmission et donc des mobilités. Une autre façon de recevoir, lire, consulter mais aussi de produire donc.

Décris un peu comment l’idée d’ouvrir un blog commence ? Une envie de publier facilement, rapidement ? Une envie d’une autre forme ?

 

 

FB

Il y a là deux questions dans une seule : la première c’est ce que nous appelons aujourd’hui, et pas à l’époque – on n’aurait pas osé – « la littérature hors du livre ».

 

Pour moi une découverte qui remonte à l’année 1988, Valère Novarina lisant à haute voix : j’ai été littéralement happé par ce territoire qui à l’époque existait certainement en Allemagne ou aux USA, mais en France restait confiné (ce qui n’empêchait pas que c’était très actif) à la poésie sonore. Pour la prose aussi il nous fallait la scène. On a développé cette scène dans les théâtres qui accueillaient à l’époque volontiers les auteurs : vers 2005, on leur a demandé par exemple de rétribuer eux-mêmes pompiers et services de sécurité, et c’est cet espace-là qui est le premier tombé, c’est cruel à dire mais c’est comme ça. Cette intersection scène et littérature se maintient, mais reste étroite (la Maison de la poésie à Paris ou à Nantes, Montevideo à Marseille, quelques festivals…) : on est pourtant un certain nombre à travailler régulièrement avec des musiciens, pour moi le violoniste Dominique Pifarély, et je crois que c’est plus de ces lectures avec musiciens (notre duo avec Dominique, mais aussi Vincent Segal ou Kasper Toeplitz et d’autres) que j’ai appris.

Aujourd’hui, cet espace se raréfiant encore, ça recroise le numérique parce qu’on peut reprendre ces expériences, y compris dans la temporalité du live, sans commande d’un lieu. En tout cas pour Rabelais, c’est le cincentenaire, où avec Valère Novarina, Jacques Bonnaffé, Jacques Roubaud, Michel Chaillou on a été pas mal sollicité pour des lectures, que cette dimension du travail, y compris pour mes propres textes, est devenu indissociable et centrale.

J’ajoute qu’à l’époque, mais ça avait commencé une vingtaine d’années plus tôt, la radio (France Culture) était un espace de commande publique largement ouvert à la création, et ça nous a doté d’outils techniques (le Nagra, le montage), ou éditoriaux (le feuilleton, l’enregistrement, le direct, notamment avec les Nuits Magnétiques) qui a énormément compté pour toute une génération d’auteurs, disons depuis Georges Perec, et s’est considérablement rétractée aussi ces dix ans.

 

L’autre volet de ta question c’est ce premier âge des blogs, et ce que l’Internet provoque de constante oscillation entre l’individuel et le collectif, le fait qu’une communauté ne soit jamais verticale (façon des pages Facebook) mais toujours une interactivité (ce dont les groupes Facebook héritent en partie, pour rester sur l’exemple). À peine j’avais créé mon site, en 1998, que des amis ont commencé à corriger, compléter, transmettre des infos, et on a créé ensemble remue.net, qui existe toujours, désormais un massif considérable de ressources littérature contemporaine.

Ça m’est venu en 2000, à la Penn Philadelphie, par un monsieur très respectable qui avait ouvert le colloque par la question suivante : « la littérature française remue-t-elle encore ? » J’avais déjà ébauché sur mon site des invitations, une revue, et très vite avec l’asso ça a pris de l’ampleur. En 2003, le site passait les 800 pages html, je m’en souviens parce que cet été-là je les avais toutes reconfigurées manuellement en passant sous Dreamweaver. Et en 2004 Google lance blogspot, et le logiciel livre SPIP, développé au départ par l’éducation nationale, intègre le php et les bases de données. On a ouvert un premier blog pour la partie info du site, et en quelques mois la base de données a avalé tout le site, même si les dernières pages et dossier on les a migrés plusieurs années plus tard. Et ça m’a conduit, début 2005, à dissocier mes pages perso du site associatif, lancer ce que j’ai appelé Tiers Livre, toujours Rabelais. À l’époque, on créait un nom de domaine par expérience, c’était libre et facile, on inventait des sites sans lien (des espèces de nuages clos dans l’immensité du web), des sites hétéronymes, j’ai eu un site uniquement pour mes photos, je crois qu’au total j’ai initié une vingtaine de noms de domaine. Il m’en reste à peine quelques traces, comme mon défi d’une fiction quotidienne Tumulte, en 2005-2006, sur un an, mais dans une période où le côté confidentiel de la communauté web permettait peut-être d’autres prises de risque – c’est le souvenir en tout cas que j’ai d’autres sites mêlant comme ça intime et publication au jour le jour. C’est l’époque aussi de premières micro-tentatives vidéo, intégrées en Flash, qui sont toujours sur mon site, mais illisibles… Avec l’impératif d’une sécurité grandissante, le coût des serveurs, la nécessité d’un référencement solide, peu à peu j’ai tout rassemblé sous bannière unique. Je crois qu’on a eu alors une sorte d’âge d’or de la création littéraire sur Internet, les commentaires qui dialoguaient par dizaines (outre leur avalement ultérieur par Facebook, c’était aussi la porte d’entrée des robots spammeurs, j’ai eu à deux reprises des crashes complets). Ce n’est pas l’idée d’une publication « facile », mais plutôt l’idée qu’on transférait nos espaces de travail quotidiens, qu’on les faisait passer de la table, des carnets, directement aux serveurs et à l’espace de partage. Ce qui n’est pas en soi nouveau, quand on étudie par exemple la correspondance de Lovecraft, les lettres au carbone transmises à quatre destinataires simultanément.

En profondeur, on a appris à considérer le livre comme « base de données », une base de données incluant aussi la documentation, les esquisses, les lectures ou versions transmedia.

Parallèlement, vers 2002-2004, de gros changements techniques : le multi-fenêtrage de nos écrans d’ordi et l’irruption de la musique en ligne, le haut débit et l’accès aux grandes bibliothèques, la connexion peu à peu généralisée (c’était encore sportif !), et l’apparition du livre électronique. De 2008 à 2013, le livre numérique (la plateforme publie.net que j’avais lancée, avec l’arrivée en France d’iTunes puis du Kindle Store, Kobo etc) a avalé le plus gros de mon boulot. Sans regret, puisque c’est cette formation qui m’a permis plus récemment de m’approprier le Print On Demand. Mais le « livre numérique » epub, bulle close homothétique du livre imprimé, est resté un outil parmi d’autres. Alors oui, on dispose dans l’espace francophone d’œuvres Internet majeures (Dreamlands Virtual Tour, Liminaire, desordre.net et d’autres), mais quand j’ouvre ma page « liens » ou mon vieil agrégateur d’il y a 3 ans c’est un vrai cimetière du web. Un autre niveau de possibles, dans la publication interactive, le livre imprimé auto-distribué, ce qui se passe dans l’image et la voix – y compris la VR encore si balbutiante –, fait qu’un espace à dominante textuelle ne pouvait plus se contenter du blog.

En insistant bien qu’il existe de solides exceptions, tout comme des œuvres parfaitement contemporaines, et structurées en « toile » comme le web (je pense au travail de Pascal Quignard), totalement ignorantes de l’Internet, sont des repères majeurs.