PLISSART. Entretien2. KINSHASA

 

Du rapport entre la photo et la cartographie. Du passage de la photo au film. Et du Lion d’or à la Biennale de Venise 2004

 

Un entretien avec Franck Senaud.

KINSHASA

Senaud : Vous avez aussi fait un livre sur Kinshasa


Plissart : J'ai fait un saut. Je suis envoyée en mission à Kinshasa. Cela faisait très peur, car il n’y a pas d’accès, la ville est compliquée: on n’a pas le droit de photographier, il faut demander l’autorisation à chaque fois.

Et puis, je m’étais dit : c’est fini vu des toits, j’étais allée jusqu’au bout de cela. Je voulais me rapprocher.


Mais pour avoir l’autorisation de photographier on devait aller chercher des papiers dans le seul immeuble de 20 étages qu’il y a à Kinshasa. Et en demandant l’autorisation au Monsieur de faire des photos, je vois tout à coup une vision incroyable, avec la vue du 20ème étage ! Alors je demande si je peux faire des photos, mais c’est interdit. Il dit oui à condition que vous n’approchiez pas trop de la fenêtre. Mais il n’y avait personne qui me voyait, il n’y avait pas de vis-à-vis, il y a beaucoup de parano. J’ai fait cinq photos. Quand vous êtes à Kinshasa, vous ne pouvez pas faire beaucoup de photos, ce n’est pas possible.


Franck : Etonnant. Mais l’interdit est officiel ? Il est d’Etat ? Religieux ?

Plissart : Il est de coutume et d’Etat. Vous devez avoir cinq cachets, cinq papiers officiels. Et puis avec ces papiers, cela ne suffit pas, chaque fois que vous êtes dans un endroit, il doit y avoir la police locale. Au départ c’est la peur de l’espionnage, puis c’est devenu une coutume, puis c’est aussi une façon de rémunérer les policiers qui ne sont pas payés. J’ai mis beaucoup de temps avant de comprendre cela. Après tout c’est normal, il y a très peu de blancs et quand on voit comment la photo est devenue, c’est normal : elle est devenue très intrusive. C’est vrai que l’on est sur un territoire qui n’est pas le sien. C’est hyper pénible de demander à chaque fois l’autorisation de faire une photo mais çà calme un petit peu le jeu et le jeu a besoin d’être calmé. Du coup, il y a une relation qui se crée avec le policier, vous parlez avec lui, vous expliquez ce que vous faites, vous êtes chez lui et c’est normal. Finalement je trouve que c’est bien.

Après, cela me plaisait de devoir demander à chaque fois, c’était une aventure. Tout ce que j’ai toujours essayé de faire c’est de me rapprocher.

Je repars ensuite à Kinshasa l’année suivante avec l'anthropologue Filip De BOECK. Je pars deux fois avec lui.

Et un jour, il est question d‘exposer à la Documenta. Et il y a uneopératrice qui vient ici et regarde toutes les photos, moi j’étais très fière de mes photos de Kinshasa, j’avais les photos des enfants sorciers etc. Et elle regarde et me dit : « bon tout çà c’est bien mais avec ça on n’a pas idée de comment est la ville ». Je dis « oui j’ai aussi des photos de la ville », j’avais mes petites 10x15 que j’avais fait tirer mais qui n’étaient pas très intéressantes. Et elle me dit : « ah ça ça m’intéresse ! ». J’étais fâchée, j’avais vraiment à montrer des photos qui me tenait à cœur, et elle ne les avait pas regardées.


On ne peut pas ne pas écouter les gens, ça m’intéresse toujours, même si cela m’énerve. Alors après je regarde les photos qui étaient disposées sur la table, certaines étaient prises de très haut, et j’avais aussi fait des photos de la place. Et alors c’est devenu ce montage puis une affiche imprimée et distribuée gratuitement lors de l’exposition. Exposition circulant en plusieurs endroits.


Vous savez, je m’intéresse aussi un peu à la cartographie, mais cela va de soi si on s’intéresse à la ville. Et quand je regardais les cartes du XVIIe, où l’on voit à la fois la perspective cavalière et la plongée totale, je me disais : c’est ce qui m’intéresse dans la cartographie, une espèce de télescopage : comme si on était avec une grue.


Ce que je veux dire sur cette image c’est qu’elle n’était pas préméditée. Il y a quelque chose dans l’inconscient qui relie. C’est pour cela que le montage et le cinéma m’intéressent. Quand je suis avec une caméra, je vois très bien où j’ai envie de me placer, et après, avec toute cette matière, je ne comprends rien mais je vois que c’est finalement hyper structuré sans que ça n'ai été formulé au départ.


Je dis cela car j’ai fait un film qui s’appelle « l’occupation des sols », et quand je suis arrivée chez la monteuse, qui était heureusement expérimentée, moi, c’était le premier film que je faisais ! Mais ce film semble écrit avant. C’est comme si on faisait une psychanalyse visuelle.


Franck : Vous dites que l’emploi de la caméra est un rapport physique et que c’est aussi un rapport d’écriture, de montage, non ?

Plissart : J’avais fait ce livre et, tout d’un coup, il y a un producteur qui vient chez moi et me dit « j’ai lu votre livre « Bruxelles vu des toits » » . Je crois qu’il a besoin des photos pour mettre dans un film qu’il est en train de faire. Et je lui dis «  oui, je vais fouiller dans mes archives » et il me dit « non ce n’est pas du tout ce que j’attends de vous, je veux que vous filmiez ».

Je lui dis que je suis photographe, je ne sais pas filmer. Et il me dit que cela ne l’intéresse pas ce que je dis, que je peux tout à fait faire de la caméra, que ce n’est pas difficile ! Il m’a vraiment mis une caméra en main, il s’est dit que je savais le faire et il m’a demandé si cela me disait de faire un film sur Bruxelles vu des toits et donc j’ai fait ce film. Je l’ai fait avec un de mes élèves.

C’est donc venu par un hasard. J’ai fait le film sur Kinshasa, j’ai fait l’Atomium. Aujourd’hui je fais un film sur la Chine, j’ai des tas de petites choses qui sont en cours, certaines vont peut-être aboutir et d’autres non.