PIERRE ROSENSTIEHL. Entretien 1.

Intentions d'un livre: comment un grand mathématicien propose et construit un merveilleux récit accessible à tous et nomme/décrit ce que chacun pressent en flânant.

INTENTION D'UN LIVRE un chemin de labyrinthe

Franck Senaud: voici un petit livre fascinant, comme un livre de sensibilisation, de découverte, le principe repose sur des petits chapitres séparés, très différents comme un zapping, où il est donc assez difficile d'avoir un fil continu. D'ailleurs c'est le sujet du livre lui-même d'avoir un fil continu : Comment as-tu eu l'idée de le construire ? S'est-il fait au coup par coup, par intervalle, au hasard?

 

Pierre Rosentiehl:

Non j'ai mis un certain temps à trouver mes trois lieux, l'espace où les choses se déroulent.

Au départ, il y avait quelque chose qui me trottait dans la tête depuis longtemps, c'est de s'intéresser à la source des idées, d'où viennent les idées, pourquoi est-ce qu'elles s'enterrent puis ressortent à une époque, où, dans un contexte différent, elles sont reprises. Évidemment je m'intéresse aux idées qui vont toucher aux mathématiques, ou plutôt à des idées qui sont prises en compte par les mathématiques, donnant lieu à une époque donnée à un énoncé précis, et à une autre époque à un autre énoncé précis.

Disons qu'ici c'est l'histoire des idées qu'il s'agit.

Franck :voici la première chose plaisante pour quelqu'un qui ne s'y connaît pas c'est que c'est tout à fait lisible et passionnant.

De plus, le livre décrit l'interconnexion entre l'histoire et la production de ces idées et c'est très vivant.

 

Pierre Rosentiehl : Je me suis dit qu'il faudrait voir comment, à un instant donné dans la tête de quelqu'un, une idée se construit. En fait, on parle de très peu de choses dans ce livre, tout est sur le fil d'Ariane, il n'y a pas d'étalage de tous les théorèmes mathématiques.

En amorce, j'ai voulu essayer de raconter par des anecdotes non pas tellement le folklore de la campagne, parce que c'est davantage du ressenti (l'école de campagne, la nourrice), mais voir comment à propos de la quête, de la recherche, de l'exploration d'un enfant, comment il s'agit d'abord d'un pré-concept, ce n'est pas encore le fil d'Ariane. En déambulant, comme au hasard à la recherche d'herbe pour le lapin, cet enfant perçoit mais il n'a pas de recul. C'est le vivant qui est saisi. Cette intelligence qui pressent...

 

Franck : Certaines de ces histoires de campagne te sont peut-être arrivées, je pense notamment à cette quête de l'herbe à lapin, qui est une très jolie histoire.

Je n'avais pas pensé à cela : le chemin de l'herbe à lapin n'est pas le chemin du jardinier au potager, ni du cueilleur de fleurs, ces chemins sont des labyrinthes qui se croisent.

C'est ce qui fait que ce que tu décris ressemble à une création artistique: tout comme Corot peint les paysages et qu'après nous ne voyons plus que des Corot autour de nous,. Une fois que nous designons, nommons les choses notre perception est modifiée.

Ce labyrinthe du cueilleur d'herbes, est ce que l'enfant que tu étais ressentait qu'il y avait cette signification ou est-ce que c'est l'adulte qui l'a comprise ?

 

Pierre Rosentiehl : Oui plus tard.Je ne les ai pas formulées à l'époque bien sûr. Quel était mon souvenir ? C'était mon appétit, l'inclination à la recherche, le plaisir d'anticiper et ensuite de partir. Tout çà, je l'ai encore de façon vive dans ma tête.

Bien entendu, je ne savais pas qu'il y avait une certaine logomachie sur les labyrinthes, ni même qu'existait le fil d'Ariane, qui comme tu le vois, est un objet mathématique. Il y a de la structure, donc on peut commencer à construire.

Je me rappelle simplement, sur le vif, l'appétit de la découverte. Qu'est ce qui meut un enfant? Quels sont ses plaisirs à chercher et découvrir quelque chose? C'est une exploration de proche en proche, un élan qui contient une continuité. Dans la fable de l'enfant, il y a en fait toutes les données que l'on a mathématiquement dans les algorithmes de labyrinthe. Il progresse, il est myope, il ne voit pas loin, il ne regarde plus à distance, il ne situe pas la cage au lapin ni la maison dont il est sorti. Il avance de proche en proche.

Tout ça est raconté avec le recul du conteur évidemment. Je crois avoir vécu ça avec une jouissance de comprendre, d'apprendre. C'est à prendre à l'état brut car il n'y a pas de langage intellectuel. Tu trouves ou tu ne trouves pas ton pissenlit. C'est l'état naissant de la découverte.

 

Franck : C'est fascinant.

Je faisais une comparaison avec la création: dans le fait que tu décris la signification a postériori, ne donnes-tu pas un sens qui n'en est pas un ? Ce que tu appelles un chemin de labyrinthe, n'est encore qu'un chemin de pissenlit.

 

Pierre Rosentiehl : Il y a quelques glissements dans ce livre. Il faut bien plaire au lecteur !