Agnès ROSENSTIEHL n'est pas que la créatrice de Mimi Cracra, elle a mille passions, savoirs, envies, projets qu'il vous faut connaitre. et qui éclaire étonnement sa création. Commençons simplement...

Photo Nassib Traboulsi

Franck SENAUD :  Enfant vous lisiez déjà ?

 

Agnès ROSENSTIEHL :


J’étais une boulimique de lecture

 

FS : Et pas de livres à images justement ?

 

AR :


Enfant oui, Babar, Tintin comme tout le monde. Mais j’étais lectrice précoce : « Le Grand Meaulnes » à 12 ans, « L’idiot » de Dostoïevski à 13 ans. Je me suis plongée dans la littérature très tôt, parce que enfermée, par mes parents, genre aucune liberté.. m'a fait dévorer la bibliothèque de mes parents en commençant par les trucs que l’on me donnait, puis ce qui était planqué, comme les « Mille et unes nuits », etc etc !

FS : Et que contenait-elle précisément ? Jusqu'à des polars ?

 

AR : Non effectivement, il n’y a pas de polars, il n’y a que ce que j’appellerais de la « grande littérature »: Montaigne, les grands classiques, les romans anglais, de la philo, des contemporains aussi. Mais après bon ben il y a des textes plus durs de ces mêmes auteurs.

 

FS : De la poésie ?

 

AR : La poésie je n’ai pas plongé dedans, j’ai attendu très tard pour aborder véritablement ce qu’on appelle la poésie, quand je suis devenue une spécialiste de Rimbaud, je dis bien spécialiste, je n’ai pas peur de le dire : j’ai participé à des colloques à Oxford, j’ai publié quatre ou cinq articles hyper pointus. C’est mon violon d’Ingres !

 

FS : Et quel Rimbaud ?

 

AR : Sur les formes rhétoriques propres à Rimbaud (hypallage, allitération, etc.), qui persistent curieusement dans son courrier après son départ, courrier supposé insipide adressé à sa mère, à sa sœur.

 

Par exemple, (elle part chercher un livre): il y a un évêque qui passe à Arras, l’évêque prétend quelque chose, et Rimbaud répond « Je ruse à l’aime à le croire ». Bien fendant quoi ! « Jérusalem à le croire » ! J’aime quoi ! Un jeu de mot incroyable. « Jérusalem à le croire ».

Bon bah ça c’est pas dans les courriers quotidiens des gens. Et là le Rimbaud exilé, au langage toujours riche ! C’est ce que j’appelle des pépites quoi ! Qui apparaissent, de façon très irrégulières, et j’en ai trouvé des tonnes.

Photo Franck Senaud

FS : Comment en êtes-vous arrivée là ?

 

AR: J’ai écrit pour Larousse un livre sur les couleurs, domaine qui m’a toujours fasciné. C’est bien joli tout ça, le rouge, le vert : avec quoi, comment c’est fait...Cochenille pour le rouge mais aussi la pistache écrabouillée pour le vert etc etc

Je tripatouille…

Je cherche un peu des textes, de poétique, qui vont me servir à illustrer ce livre. Je prends un recueil de poésies et je tombe sur un poème de Rimbaud qui s’appelle « Ce qu’on dit aux poètes à propos de fleurs ».

Inconnu du public. Il y avait quasiment tous les produits de base qui servent à faire la couleur, il parle justement du comment : du lichen, qui va produire du rouge par exemple, et pour dire :« arrête toi poète moderne », en substance : « au lieu de t’accrocher à des plantes anciennes, invente les plantes modernes ! Sois de ton siècle ». Le progrès le fascine.

Il plonge dans la chimie, prône une chimie nouvelle, pour faire de la poésie nouvelle.Mais il s’est appuyé sur cette histoire des couleurs (dont une allusion à l’opium évidente), voilà ce que je découvre !

Photo SENAUD

FS : Génial !


AR : Et comme n’importe quoi, plus on en sait, plus on veut en savoir.

J’ai même trouvé des choses que les Rimbaldiens ne connaissaient pas : j’arrivais par un autre biais donc on trouve forcément d’autres trucs. Un autre exemple : il dit dans son poème « Qu'on doive lire de Tréguier À Paramaribo ». Alors pourquoi ,…Paramaribo c’est la Guyane, bon c’est exotique, voilà ! Elargis toi, sois un explorateur de la langue.

Je lis tout ce qu'il avait lu, je lis tout Auguste Brizeux, un poème à la con, patatras ! Je vois à la fin d’un vers : « Et pour faire des poèmes que l’on lira de Tréguier jusqu’à Vannes ». Donc : ambition de Brizeux, qu’on lise mes poèmes de Tréguier jusqu’à Vannes c’est-à-dire en Bretagne Sud. Il se moquait de Brizeux : « pauv’ vieux, ton ambition est maigre ! ».

On sait qu’il recevait un magazine, toutes les semaines, j'ai trouvé des sources dans le Magasin Pittoresque qui était le Paris Match de l’époque, j'ai plongé dedans. je l’ai lu de A à Z. Je les ai achetés chez un brocanteur, j’étais complètement folle avec ce truc !!

J’ai trouvé certaines sources, mais à m’être plongée là-dedans bah j’ai plongé dans la poésie elle-même. Et du coup, j’ai lu d'autres poèmes, puis j’ai lu le courrier.

Qu’est-ce qui m’intéresse là-dedans ? C’était sa façon d’aborder, de transformer la langue, d’en faire sa chose. Donc j’étais vraiment au cœur du processus poétique.

FS :  Quel âge aviez-vous?

 

AR : 40 ans, j’avais déjà crée Mimi Cracra.

Par la suite, j’ai fait un article sur certaines proses, qui sont du Rimbaud potentiel.C’est-à-dire : on se prend du Verlaine, et on essaye d’y trouver Rimbaud.

Comme on sait que Rimbaud a toujours procédé par contraction : on a ses brouillons, il barre. Il écrit un poème puis supprime.

Alors j’ai essayé de faire comme lui avec certains de ses contemporains , Verlaine, Baudelaire dans les « Petits poèmes en prose », prodigieux ! J’enlève un mot, un autre et on a une illumination !

 

A SUIVRE. BAUDELAIRE, VAN GOGH ET LES JEUX DE LANGAGES