Entretien avec Fabrice Pataut à propos de son roman Reconquêtes (Pierre-Guillaume de Roux, 2011). Les espaces et leurs personnages, l'Amérique, la langue et la littérature d'une Amérique ? 

Entretien. 2/3

Panorama Tel Aviv

 

Franck Senaud


Avec le recul de la lecture, il me semble que chaque personnage est comme exilé dans un lieu, mais également que ce lieu est toujours relié à un autre. Et il me semble que c’est aussi le cas dans En haut des marches, dans nombre de tes nouvelles et dans Aloysius. L’espace, les lieux, sont comme des mille-feuilles de temps et d’histoires que les personnages vont développer.
Pourtant ce n’est jamais ce statut d’exilé qui est le ressort immédiat du personnage. Plutôt un hors champ inconscient.

Est-ce que je me trompe?

Fabrice Pataut


C’est amusant que tu parles d’exil à propos des personnages de Reconquêtes en faisant un parallèle avec les nouvelles parce que lorsqu’elles étaient parues en traduction portugaise, avant de paraître en France quelques années plus tard, l’un des journalistes qui avaient écrit sur le recueil dans la presse littéraire de Lisbonne avait intitulé son article «Exílios». C’était bien vu. Plusieurs nouvelles du recueil Trouvé dans une poche (Buchet-Chastel, 2005), notamment « Sangre de Toro », qui se trouvait sous une autre forme dans le volume portugais, abordent ce thème.

 

Et puis, il y avait un côté ironique à voir ces textes eux-mêmes exilés, publiés au départ dans une autre langue que leur langue d’origine. Ces nouvelles n’existaient pas, ou à peine, dans le paysage français. Mais le thème de l’exil est ici plus qu’un thème récurrent — plutôt une donnée constante qu’un leitmotiv. Je ne vois pas du tout cela dans En haut des marches, mais après tout je ne suis pas omniscient sur la question. Il y a bien un aspect mille-feuilles, si on entend par là les couches du passé, les retours et les boucles qui font que l’histoire d’Antoine n’est pas racontée  de manière linéaire, en partant du passé et en allant vers le futur, mais pas plus, je crois.

 

Le personnage central d’Aloysius, lui, est bien sûr un exilé. Il l’est au sens propre puisqu’il passe de l’Espagne franquiste à l’Allemagne du Troisième  Reich à la faveur d’un accident tout à fait fortuit.

 

Je dirais que dans  Reconquêtes, l’exil est plutôt interne — hors champ dans la mesure où ce  n’est pas cela qui définit le mieux les personnages. Mais il y a bel et bien un enfermement de chacun dans une Amérique très largement fantasmée, reproduite en miniature par les trois terrains de Dorothy Cunnignham, avec l’Alaska et Porto Rico en appendices. Cela vaut aussi pour Don dans sa Corvette saumon à l’intérieur en cuir blanc. Vladimir est tout autant exilé dans son jardin — vraiment parce qu’il n’en sort quasiment jamais, faussement parce que sa Russie natale est une construction littéraire.

PATAUT
PATAUT

 

Et puis il y a le cas de la prose de jeunesse de Dexter. J’ai reçu à ce propos un courrier d’un lecteur de Tel Aviv, frappé par la dernière strophe de l’oeuvre théâtrale du jeune Dexter Koons : « Jonas/Dehors/Vomi par le Poisson/ Hélas/Encore/Rêvait de Ninive ». (L’oeuvre imaginaire est une mascarade dans la tradition du XVIIème siècle anglais, pâlement imitée du théâtre de Robert Frost. C’est aussi, soit dit en passant, une sorte de poésie de l’expérience, de Erlebnisdichtung avec un penchant affirmé pour

l’antique, plus dans la tradition allemande que dans la tradition française de Valéry.)

Le lecteur y voyait une métaphore des conflits actuels du Proche-Orient, un double de Jérusalem. Mais oui, me suis-je dit. Après tout, pourquoi Jonas doit-il aller à Ninive? Parce que Dieu est en colère contre une ville impie. On peut se demander pourquoi Dieu se soucie de l’impiété des Assyriens, ennemis traditionnels du royaume d’Israel, et punit Jonas, un bon Juif, pour avoir refusé d’y aller en le livrant tout cru au poisson.

Une solution possible est que le livre de Jonas est un pastiche des textes des prophètes plus anciens qui tenaient à un Dieu exclusif et prêchaient contre la conversion. En tous cas, la colère de Jonas a certainement quelque  chose de réactionnaire : Jonas s’enfuit dans la direction opposée indiquée  par un Dieu soudainement soucieux de tous les hommes, Gentils inclus,  et s’étonne de ce qu’Il épargne un peuple qui n’est pas le sien. On revient  à l’exil, décidemment, à l’exclusion et à la colère et, comme le note mon  lecteur dans sa lettre de Tel Aviv, à la menace de destruction. C’est  finalement quelque chose qui occupe éminemment le couple de Dorothy et  Dennis.

En achetant un terrain qui a la forme de l’Amérique, ou mieux,  en le créant petit à petit et de toutes pièces, à coups de moellons et de  tuiles, avec en prime un talent pour le jardinage, ils créent ensemble une Amérique petite-bourgeoise mais intouchable.

 

F. S.


Peut-on dire que Reconquêtes est un roman américain ?

 

F. P.


Non. Un roman américain doit être écrit en anglais. Au train où vont les choses, nous aurons peut-être un jour des romans américains écrits en espagnol. Pourquoi Pas. Singer, qui a commencé et fini par le yiddich (traduit au départ par les soins de Bellow) est un romancier américain en un sens déviant, mais américain quand même. L’anglais est depuis longtemps la langue vernaculaire de l’Amérique et elle comprend un grand nombre d’idiomes bien distincts et tout à fait reconnaissables. Certains  sont nourris par le yiddich, d’autres par le parler du Sud ou tel ou tel argot
particulier.


Reconquêtes est bien évidemment un roman sur l’Amérique. La question de la langue mise à part, cela aussi peut s’entendre de différentes manières. Lolita est un roman sur l’Amérique. U. S. A. de Dos Passos annonce les choses le plus franchement du monde. Huckleberry Finn est peut-être le roman sur l’Amérique, plus encore que le livre dont il est la suite, The Adventures of Tom Sawyer. Le plus fidèle, le plus natif. Twain y croit dur comme fer et cela donne une sorte de beauté naïve à son oeuvre.

 

Un roman américain doit-il être nécessairement écrit par un Américain?
Très certainement. Les critiques de Reconquêtes ont eu la gentillesse ou la naïveté de mentionner De Lillo et Pynchon comme influences. C’est très élogieux. Je les ai beaucoup lus et il y a probablement une influence, ce qui ne préjuge en rien de la qualité du résultat.

Aymeric Patricot, qui avait écrit il y a longtemps un article très positif sur Tennis, socquettes et abandon, a comparé Reconquêtes à Naissance d’un pont de Maylis de Kerangal, sur le blog La littérature sous caféine  (http://www.aymericpatricot.com/dotclear/ index.php?2011/09/15). Je n’ai pas lu le livre, je ne peux donc en juger, mais son idée est que Naissance d’un pont, dont l’histoire se situe si j’ai bien compris dans une Californie en partie imaginaire, n’a pas le souci d’ancrage historique qui en ferait, à l’instar du mien, un « roman français à l’américaine’ ». L’expression est trompeuse.

Eudora Welty
Eudora Welty

 

Il n’y a, dans Reconquêtes, aucun appétit de réalisme. Tout se passe en sens inverse. Si vous vous laissez faire, si vous croyez à l’idée que quelqu’un a pu acheter dans le comté de Los Angeles un terrain qui a la forme de l’Amérique et qu’un nombre non négligeable d’événements s’ensuivent naturellement, le roman vous entraîne dans un jeu de miroirs. Chaque miroir reflète un aspect particulier de la vie américaine : un cinéma vernaculaire qui démarre avec Griffith, l’histoire de la guerre civile, les mensonges du Parti Républicain, la guerre contre Satan, le confort  matériel des années soixante, etc.

Chacun fera son choix. Autrement dit, si vous n’êtes pas juste amusé par l’idée qu’il y a là un symbole politique  ou un symbole de je ne sais quoi d’autre encore de faussement profond  mais de tout simplement ridicule et tarabiscoté, vous vous offrez une  grande liberté. Et le livre, de ce point de vue, est terriblement optimiste. Il va de l’avant et c’est cela, je crois, son caractère le plus américain.

 

 

Dans  Reconquêtes, tout finit bien. C’est un livre confiant. Yes we can, dit  Reconquêtes. Tout reste triste, bien sûr, triste et difficile, comme toujours  et comme partout, c’est-à- dire humain, mais quand même léger.

Les Américains ont un sens de cela.

 

Il est question à un certain moment de Fred Astaire à propos de Dorothée et de son fiancé, lorsqu’ils dansent avec grace et souplesse sur le parquet vitrifié de la salle des fêtes de leur  école. Bien sûr… Qui d’autre? tu peux penser à un autre candidat?

FIN DE L'ENTRETIEN 3/3 : Est-ce un mélange d’optimisme et de noirceur qui te permet de dire d’un état d’esprit qu’il est américain?...