Entretien avec Fabrice Pataut à propos de son roman Reconquêtes (Pierre-Guillaume de Roux, 2011). L'exil, la ville, les images et plus que tout l'art de la fiction, du vrai, du faux inséparables.

Une parole passionnante. 1/3

 

Franck Senaud


Quand on lit Reconquêtes, on sent une grande maîtrise dans la structure générale (découpe en chapitres courts où plusieurs voix s’entrecoupent, lenteur psychologique et flashbacks, ruptures de scènes et retours) ; on est face à un récit qui va vers quelque chose d’inéluctable mais qu’on identifie pas.

As-tu eu un plan global en tête? Ou bien certaines choses se sont-elles modifiées en cours d’écriture, de récit?


Fabrice Pataut


Il m’aurait été impossible d’écrire Reconquêtes sans plan général. De nombreuses choses se sont modifiées en cours d’écriture ; certains noms, certains détails, mais pas la trame générale. L’idée directrice est la construction de deux couples : d’un côté celui de Rachel et Dexter, de l’autre celui de Dorothée et Vladimir. Chaque protagoniste doit passer par l’épreuve probatoire du deuil. Dexter vient de perdre son fils et Rachel est en train de perdre sa grand-mère, loin de la Californie, à Tel Aviv.

Vladimir et Dorothée ont perdu respectivement une soeur et un mari. Leur vie est depuis longtemps marquée par le deuil.

 

Les dates, les lieux, le cadre politique de la réélection de Bush et de la guerre d’Irak sont bien sûr restés identiques à travers les différents remaniements. Pour des raisons personnelles, il me fallait Los Angeles, Paris et Tel Aviv. Je tenais également beaucoup à la scène finale dans laquelle Rachel et Dexter se rencontrent enfin physiquement. L’inéluctable dont tu parles tient très exactement à ceci : on attend cette rencontre ou cette union physique depuis le début et en un sens chaque événement, chaque développement, chaque aparté, contribue à ce qu’elle ait lieu. C’est une scène à la fois érotique et pleine de sincérité, une scène naïve dans laquelle les personnages baissent les masques. Elle est annoncée par la scène du cimetière dans laquelle Rachel conduit Dexter sur la tombe de son fils et où ils cessent tous les deux, un très court moment, de jouer à cachecache. C’est quelque chose qui les surprend ensemble avec une égale intensité. Il n’y a eu, du point de vue de cette progression, aucune modification possible.

 

Par ailleurs, il est voulu qu’on ne puisse identifier précisément ce qu’on attend ; si c’était le cas, on l’attendrait moins. Le mécanisme doit rester invisible, à l’intérieur du boîtier. Mais bon, je ne vais pas cacher qu’il y a malgré tous ces pieux efforts une grande part de hasard. Si par exemple Don avait dessiné cela :

PATAUT Ninive
PATAUT Ninive

pour le décor de Ninive, ou pour son rideau de scène, plutôt que ce qui est sommairement décrit dans le livre, l’histoire aurait pu prendre un autre tour — précisément à cause de certains détails que j’aurais pu prendre en compte (la tête, sa couronne d’herbe). Il n’est pas beaucoup question du rideau de scène de la pièce de jeunesse de Dexter dans Reconquêtes.

 

Mais si l’on admet que cette image aurait pu servir à donner plus que des détails, à la manière dont d’autres dessins mais également des notes et des documents divers ont constitué un matériau pour le livre, on peut également admettre que Terry se serait moqué de l’utilisation naïve d’un dessin d’enfant. Cela aurait été conforme à un trait de caractère de Terry : le sens de la répartie, l’esprit critique. Ce trait de caractère est un élément entièrement fictionnel. Le dessin, lui, n’appartient pas au domaine de la fiction, mais c’est pourtant exactement le genre d’élément non fictionnel que j’utilise sans cesse. Et quand j’hésite pour finalement laisser de côté ce qui aurait pu servir, c’est une partie possible du livre qui meurt, un Reconquêtes différent qui s’en va, dans lequel Terry entame une polémique sur le fait que Dexter, à peine entré dans l’adolescence, se met déjà en tête de recycler ses vieux dessins d’enfant, plutôt qu’une polémique sur le racisme, réel ou supposé de D. W. Griffith, comme c’est le cas dans le Reconquêtes réel. Ou plutôt qu’une discussion plus générale sur l’art naïf, et là c’est un troisième Reconquêtes qui m’échappe, etc. Il y a un va-et vient de ce genre jusqu’à ce que le livre soit fini.

 

Panorama Tel Aviv

F. S.


Tu dis qu’il te fallait ces trois villes. En quoi ont-elles contribué à construire le récit? As-tu pensé à des quartiers? As-tu conservé des photos ? Sont-elles des symboles? Quelle place voulais-tu qu’elles occupent?

F. P.

Une place prépondérante. Quant aux symboles, surtout pas. Rien ne m’est plus étranger que cette idée de la ville ou du personnage comme symbole. Une ville peut être symbolique, bien sûr. On peut dire par exemple que Barcelone, dans Aloysius, symbolise la résistance républicaine, mais ce jugement est fondé sur une réalité historique attestée.

 

Si Barcelone symbolise cela, c’est que ses habitants et ses artistes — certains célèbres — ont payé le prix fort par la mort, la torture ou l’exil. Le livre reflète, si l’on veut, une réalité tragique qui lui est extérieure, puissante d’un point de vue historique et politique. Si le livre est réussi, Barcelone devient par là-même, une fois de plus, un emblème. Mais si l’on disait que William et Patrick, dans Tennis, soquettes et abandon, symbolisent l’Angleterre, on commettrait une erreur, le genre d’erreur qu’on commettrait, je crois, en affirmant que Tel Aviv symbolise la gauche israélienne (ou une certaine gauche, sensible à la question palestinienne et à l’image d’Israël comme pays soucieux des droits de l’homme, ou comme société multi-culturelle bien que juive). C’est le sophisme consistant à assigner sans aucun fondement une fonction précise à un élément du récit par le simple fait qu’il pourrait avoir cette même fonction  dans un tout autre contexte. Autant dire que le sauna gay dans lequel  Dexter tue un homme d’un coup de couteau symbolise l’univers gay interlope.

 

Pour cette même raison, Paris, dans Reconquêtes, ne  symbolise pas l’Occupation, bien que monsieur Drambuse, le seul  personnage français du livre qui importe vraiment soit, comme on dit, un «collabo », un salaud au sens de Sartre — petit et banal, qui plus est. Il  n’en est pas pour autant un symbole de la Collaboration. Il est plutôt ici, si  l’on y tient, une illustration de sa mesquinerie, de son côté épicier,  routinier et petit-bourgeois. Ce qui compte est qu’il fait avancer le récit,  simplement parce que ce qui était caché sera dévoilé (la spoliation de la famille Drocheiner) et que ce dévoilement exige un choix de la part de  Rachel. Pas moins, mais pas plus.

 

Le choix de Rachel : tout est là, en ce qui me concerne.

 

Los Angeles 1908

 

Maintenant que les symboles sont rangés dans le tiroir, j’aimerais dire une chose à propos de Reconquêtes et de la manière dont la machinerie qui a permis sa construction a fonctionné. Je n’ai pensé à aucun quartier. Je n’ai utilisé aucune photo.

J’ai chez moi le bandeau de la poste dont il est question à la page 66. Il a servi à acheminer un dictionnaire de poche français-hébreu que ma mère, alors Madame Drocheiner, a reçu à Tel Aviv où elle habitait avec son premier mari. C’est une première chose. Le bar dans lequel Dexter se saoûle avant d’atterir aux bains-douches homosexuel est un bar que j’ai beaucoup fréquenté quand j’habitais à Los Angeles.

C’en est une deuxième. Nous y allions avec une amie qui travaillait alors pour la Paramount (les studios ne sont pas si loin) et nous nous y attaquions à un scénario que nous n’avons jamais fini. J’ai encore nos vieilles notes dans un coin, mais elles ne m’ont pas servi. Il reste cette atmosphère très particulière du café Formosa, très feutrée, que je trouve très belle et touchante, avec ses photos de stars et starlettes d’Hollywood dans des cadres noirs laqués, ses lumières basses, sa fausse cuisine chinoise affreusement sucrée. C’est un endroit un peu mélancolique où fonctionne à merveille cette manière particulière qu’a Hollywood de  constamment mettre en scène sa propre histoire au point d’être  nostalgique de dimanche dernier.

Paris depuis l'arc de triomphe

 

F. S.

Même si tu les connais et en visualise la géographie, ces villes sont donc avant tout des éléments du récit. Mais leur éloignement l’une de l’autre, la séparation ou le hors champ qu’elles créent est un élément du temps qui s’ajoute à cette localisation. On dirait que les espaces ont, du coup, un rôle temporel. Non ?

 

F. P.

Je les connais, mais chacune sur un mode différent. Paris est en quelque sorte ma langue maternelle, Los Angeles une ville d’adoption et Tel Aviv est entièrement livresque, autobiographique uniquement par le fait de l’écriture et de l’appropriation d’un élément proche mais indirect puisqu’il n’est pas à proprement parler familial (je n’existais pas encore à l’époque de ce premier mari).

 

Les espaces ont un rôle temporel. Absolument. L’appartement d’Hannah à Tel Aviv n’est pas seulement distant du lieu principal de l’action. C’est un lieu d’une autre époque, un lieu proustien de retour et de transfert et c’est exactement pour cette raison que Rachel éprouve tellement de difficultés à le dessiner de mémoire, tout comme elle a du mal à dessiner le visage d’Hannah dans un lieu qui est devenu, avec le passage du temps, son lieu naturel. Ce n’est pas seulement un élément de la temporalité parmi d’autres qui entre en jeu ici, comme l’étirement, le retour en boucle ou l’immatérialité du présent, mais le Temps lui-même qui fait son patient travail de destruction, qui distend l’espace et le rend élastique.

 

 

À propos de l’espace, Los Angeles n’est pas du tout une ville au sens européen du terme. von Stroheim a formidablement saisi cet aspect horizontal et tentaculaire dans Greed (1924) et Lynch, bien sûr, dans Mulholland Drive (2001).

 

La ville apparaît dans les deux cas comme une ville sombre et même ténébreuse, exposée à la chaleur, livrée au soleil. Il me semble que de ce point de vue, l’opposition avec Paris et Tel Aviv est assez forte dans le livre.

Les trois villes sont distantes en termes de kilomètres mais également parce qu’elles appartiennent à des moments du temps différents : Los Angeles appartient au présent de Rachel et  Dexter, Paris au passé d’Hannah. Tel Aviv est à part, temporellement  ambigüe : Hannah y vit en partie dans le passé (d’où la critique d’Avishai, qui lui reproche son attachement à la France qui l’a trahie). Mais note que dans chaque cas, les espaces de rencontre sont clos : le salon de Vladimir, l’ancienne chambre de Dorothy et de Dennis, l’alcôve du salon d’Hannah.

 

Il y a beaucoup de portes fermées. Dans le cas de Vladimir, même le jardin est clos, entouré d’un mur assez haut.

C’est peut-être finalement ce qui les rapproche en dépit du hors-champ dont tu parles.

SUITE DE L'ENTRETIEN 2/3 : chaque personnage est comme exilé dans un lieu, mais également que ce lieu est toujours relié à un autre... Ici