Sur BAILLY et La phrase urbaine

 

"Marcher en ville, que ce soit dans un but précis ou pour le plaisir de la flânerie, c'est tisser un parcours qui fabrique de la ville. Nos pas comme ceux qui nous ont précédés laissent une trace, un discours qui se perpétue ou s'efface..."

 

Aurore Amouroux suit Jean Christophe Bailly et sa "phrase urbaine"...

 

Une ville

c'est une langue, une ville

c'est un livre.

 

Dans La Phrase urbaine, Jean-Christophe Bailly tourne pour nous les pages de cette " histoire des traces" qu'il contait déjà dans Dépaysement ( Fiction & Cie / Le Seuil).

Poète, essayiste, il est aussi et surtout un conteur qui ré-enchante notre regard sur la ville et rallume l'espoir et l'envie d'un retour en force d'une rue vivante et diverse.

 

En lisant La Phrase urbaine, on a les jambes démangées par l'envie de parcourir les rues, les allées, les cours, les places et les avenues pour cueillir tous les vocabulaires laissés par les traversées et l'histoire.

Il aguerri notre oeil. On regarde plus attentivement les briques, faïences, crépis et pavés qui nous entourent et que nous parcourions d'un oeil nonchalant. Magnifique chapitre " Echantillons" où il égrène les matériaux dont sont fait les villes.

 

Marcher en ville, que ce soit dans un but précis ou pour le plaisir de la flânerie, c'est tisser un parcours qui fabrique de la ville. Nos pas comme ceux qui nous ont précédés laissent une trace, un discours qui se perpétue ou s'efface. Marcher en ville c'est accepter d'être happé par ces traces.

L’auteur fait du flâneur, du passant, un géologue qui reçoit les signes émis par les strates du temps et des passages.

 

" Une ville est une somme d'agencements réalisés et, à chaque fois, dans chaque parcours, la réalisation d'un nouvel agencement, d'une nouvelle phrase."

 

Le passant est inscrit dans une démarche créative ; il participe à son écriture.

La ville de Jean-Christophe Bailly est plastique, graphique. Elle mêle matières et images faisant d’elle un collage où le flâneur peut à loisir soulever un morceau pour en voir apparaitre un autre.

 

«  Toute ville est comme une mémoire d’elle-même qui s ‘offre à être pénétrée et qui s’infiltre dans la mémoire de celui qui la traverse, y déposant un film discontinu de flocons. »

 

Mais tout parcours est un choix, qui exclue et laisse ces "délaissés", ces friches urbaines dont parle l'auteur et auxquels il donne une beauté et une poésie retrouvée.

La Phrase urbaine donne la gourmandise de la ville. Une ville vivante par les parcours que l’on y dessine, vivante par la réminiscence de tous ses héritages.

Jean-Christophe Bailly, est un poète de la ville, un " homme aux semelles de vents ", extrait :

 

" Il y a des rues sur des plans qui sont comme des mots sur la langue, il y des carrefours où l'on s'arrête longtemps, des squares où l'on s'affaisse, toute une ponctuation de la ville qui laisse respirer ses grandes phrases amorphes comme ses éclats lumineux. Un passage est un aphorisme, une impasse une question, un escalier une réponse, un boulevard une rengaine, un kiosque un refrain. Le dialogue se fait peu à peu, ce sont des fragments discontinus, des bribes qui s'ajoutent, une chambre d'échos qui s'anime. La syntaxe lentement découverte laisse entrevoir sa structure : on marche dedans, on forme des suites de mots, des phrasés, on se glisse dans des durées, on établit des repères des listes de petits invariants fétichistes."

 

Aurore AMOUROUX

grande lectrice, écoutrice, précise et sensible.