Episode 4.

Agnès ROSENSTIEHL la couleur, Ungerer et les débuts de Pomme d'Api. Encore des histoires passionnantes !

FS : ce qui veut dire que votre travail c’est du trait justement, ce n’est pas de la peinture. C’est l’efficacité narrative qui vous plaît. J'y vois un lien avec vos premiers livres comme « La naissance ».

 

AR : oui , je fais toujours du trait, je n’ai quasiment jamais fait de peinture. Je suis dessinatrice, à chaque fois que je passe de la couleur, pour moi c’est le dessert. Je suis comme un petit enfant à qui on a donné un album de coloriages, j’adore ! J’ai mis beaucoup de temps à trouver la technique qui n'allait pas m’emmerder.

 

FS : vous travaillez à la gouache ?

 

AR : non c’est de l’aquarelle.

 

FS : comment vous faites un aplat comme ça alors ?

 

AR : non non non, c’est de l’aquarelle ! Bien épaisse.

Après avoir fait des lettres je suis allée à la « kunstgewerbeschule » à Zürich, les Arts Déco Suisse. Mes parents - mon père était architecte et ma mère potière - étaient ennuyés parce qu’ils me voyaient partir dans toutes les directions : mais qu’est-ce qu’on va faire de cette fille !? Avec cette école, ils étaient rassurés.

FS : Et vous faisiez du dessin enfant ?

 

AR : oui je fais partie de ces griffonneurs qui depuis leurs 3 ans dessinent maladroitement sur les cahiers d’école, sur les coins, dans les marges… Impossible de ne pas dessiner tout le temps quoi ! Le trait !

Mais en fait mon énorme passion c’était depuis toujours, mon père était un fou de musique, la musique classique. J’ai finalement atterrie pour faire des études enfin sérieuses au Conservatoire National Supérieur de Musique de Paris, pour faire de l’harmonie c’est-à-dire la composition.

Là j’ai appris tout ce que je voulais apprendre, à savoir, dans la composition musicale : ménager l’entrée d’un sujet, construire dans le temps, mettre en valeur, faire du contrepoint.

Toutes ces choses se transposent dans la littérature, dans la peinture, dans le dessin, tout ça est polyvalent !

 

FS : Et dans l’architecture !

 

AR : Evidemment ! Mon père a écrit des articles sur musique et architecture. En fait, c’était ce que je voulais comprendre : les rapports, entre ce qu’on montre ou ce qu’on entend ou ce qu’on présente, comment on agence, comment on compose.

FS : A propos de cette couverture de « La naissance » : il y a un jeu de composition avec les vides , un un rapport plein/vide au service d’une efficacité visuelle.


AR : Bien sûr ! Vide d’autant plus ménagé que vous me verrez rarement faire un fond ! Vous ne verrez des fonds que lorsqu’ils ne mesurent que 2 centimètres, sinon ça y est je suis paumée, ou alors il faut que je fasse des rayures ! J’ai fini par faire des fonds couleur en aplat avec l’aquarelle.

 

FS : Mais, vous auriez pu avoir un fond saturé de motifs avec des petites croix, des éléments comme ça, façon byzantin…

 

AR : oui mais ça m’aurait très objectivement noyé le sujet !

Ce qui prime, c’est mon premier plan, il est important. J’ai tenté cela un moment, au début, j’ai fait ces erreurs-là, des damiers, des rayures, n’importe quoi, mais je voyais très bien que le sujet en était noyé.

 

FS : Cela vous vient de, dès le début, de savoir que vous vous adressez à des tous petits ?


AR : En effet, pour des tous petits, c'est marrant de charger, parce qu’ils vont chercher des trucs dans l'image, mais moi graphiquement je trouve ça nullard finalement. Elle correspond à ma première période, hyper naïve, genre je fais ce que je peux…Je regarde Mes premiers dessins et je me dis « ohlala, non ! ».

J’étais à la création de Pomme d’Api, c'est une grand-mère qui vous parle, et, à l’époque, il n’y avait pas de journaux pour enfants… Je suis dans le numéro 2 de Pomme d’Api ! J'y ai justement l'image d'une maison, chargée, avec les murs en papier peint comme ça, avec des damiers. Complètement irréaliste, dingue ! Ça me fait hurler de le revoir aujourd’hui !

Mais quand le magazine pour enfants a commencé, il n’y avait pas de dessinateurs, il n’y avait que Galeron et moi, on est les deux seuls très anciens. Par ailleurs, il y avait Sendak et Ungerer.

FS : Ungerer, maître en lisibilité…


AR : Oui mais lui est peintre, il a appris la peinture, moi je n’ai pas appris la peinture. Et là réellement je me limite sur le plan de la technique… Autant sur le trait rien ne m’arrête si ce n’est dessiner les adultes…

 

FS : Mais votre point commun avec lui, c’est un intérêt pour le graphisme, non ? Avez-vous fait des affiches ? Votre manière s'y prêterait.

 

AR : Oui… Non, mais je suis une vraie flemmarde vous savez..

 

FS : mais votre goût pour la lettre…

 

AR : Ah la lettre ! … J’en ai fait des alphabets !

FS : La façon dont les traits, les bulles jouent avec le dessin, cette couverture est trop drôle ! Parce que la pluie tombe sur Mimi, mais en fait elle évite la bulle !!

 

AR : parce que la bulle est théorique !

 

FS : c’est un autre niveau d’information !? Ce que vous faites est complexe l’air de rien ! Y compris de mettre une bulle en couverture d’ailleurs !

 

AR : Oui, c’est spécial ! (Sourire)

 

FS : Comment cette image fut composée ? Un petit croquis, un brouillon ?

 

AR : Euh, pour moi, elle devrait être un tout petit peu plus à gauche, en fait il y a une marge, mais comme elle est pressée !