KOERING/PLUDERMACHER Graffitis d’artistes. Extrait.

Michel STIERNON nous indique, au milieu de ses recherches un extrait passionnant paru en 2014: J. Koering et I. Pludermacher, « Les graffitis d’artistes : signes de dévotion artistique, Rome, Latium, XVe-XIXe  siècles ».

Un autre regard sur les graffitis.

 

Parmi les graffiteurs du palais de Caprarola ou des Chambres de Raphaël, il y a des cardinaux (Giuseppe Sala, Giovanni Bona), des ambassadeurs (Giulio Spinola, Ponce de Leone), des gentilshommes (Ferdinando Valleso…). L’éveil d’une conscience patrimoniale à la fin XVIIIe siècle est certainement à l’origine d’une modification du regard porté sur les graffitis et explique pour partie l’épuisement progressif de cette pratique au moins chez les artistes, c’est-à-dire chez les visiteurs les plus sensibles aux débats patrimoniaux naissants. Mais il ne faudrait pas en conclure qu’une telle conscience est radicalement incompatible avec la pratique du graffiti.

 

 

Dans les parties basses de la chapelle Saint-Martial du palais des Papes d’Avignon, on trouve, contre toute attente, le nom de l’une des grandes figures de l’histoire du Patrimoine : Prosper Mérimée. Celui qui fut à partir de 1834 inspecteur des Monuments Historiques laissa une marque « indélébile » de son passage dans les faux marbres peints  placés sous les fresques qui étaient alors attribuées à Giotto ou Giottino (en réalité de l’atelier de Matteo Giovannetti, 1344-1346). Si ce geste lui a paru possible au moment même où, dans ses «  Notes d’un voyage dans le Midi de la France », il pourfendait l’attitude des soldats corses qui découpaient les fresques du palais des Papes pour les revendre aux amateurs, c’est que le graffiti n’était pas à ses yeux un acte de vandalisme et n’entrait donc pas en contradiction avec ce qu’il défendait. On pourrait même assigner à son geste une fonction inverse : à la différence des destructions causées par les soldats, le graffiti témoignait de l’importance historique – et non simplement “marchande” – de l’édifice. Prélude, oserait-on dire, à l’inscription du palais des Papes sur la liste de classement au titre des Monument Historiques.

 

Un second exemple vient lui aussi compliquer le problème : le graffiti de l’architecte Enrico Guy au palais de Caprarola. Dans la salle d’Hercule, on peut lire l’inscription suivante : «  En. Guy 15 ». Cette inscription a clairement été identifiée par Passini comme ayant été effectuée au XIXe siècle par l’architecte et académicien Enrico Guy. Or ce dernier était ni  plus ni moins que l’auteur d’un ouvrage sur les restaurations du palais Farnese de Caprarola, 1888.

 

Que l’inscription soit localisée dans les marges du décor explique certainement cette différence. Les parties ornementales ne jouissaient clairement pas du même statut que les scènes peintes. . Là encore conscience patrimoniale et graffiti ne s’opposent pas radicalement. Et l’ambiguïté du discours opposé à la pratique inviterait à établir au sein des graffitis une distinction entre ceux produits  par les ignorants et ceux réalisés par les connaisseurs – la ligne de démarcation pourrait-elle reposer sur la localisation des inscriptions, les techniques employées, la nature des intentions ? Face à ces ambiguïtés, c’est une enquête tout à la fois historique, sémiologique et anthropologique qui se voit justifiée. L’étude précises des graffitis d’artistes (et plus généralement des graffitis), de leurs conditions d’apparition, de leur fonctionnement sémiotique et de leurs enjeux poétiques, sociologiques ou culturels, peut contribuer à une meilleure définition des œuvres et des effets qu’elles induisent ou suscitent ; elle peut aussi favoriser l’adoption d’une vision plus dynamique du patrimoine. D’où, de notre point de vue, la nécessité de poursuivre une telle enquête…

J. Koering et I. Pludermacher, « Les graffitis d’artistes : signes de dévotion artistique, Rome, Latium, XVe-XIXe  siècles », Revue de l’art , 184, 2014, 2, p. 25-34

 

On retrouve le travail de Jeremie Koering

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