SUSINI. Lecture.

 

Marie-Laure SUSINI lit Valet de trèfle

 

Psychanalyste et écrivain. Son dernier livre paru est un essai sur les femmes contemporaines, La Mutante, Albin Michel, 2014.

 

 

Depuis longtemps Fabrice Pataut m’impressionne par la variété de son œuvre, la singularité de son style, et par son audace. Valet de trèfle, son dernier roman, est aussi un livre audacieux et ambitieux. Il sera certainement l’objet de bien des lectures différentes, et chaque lecteur y trouvera son bonheur singulier. Tous auront envie de le relire.

 

Il y a plusieurs façons de lire un roman. La plupart des lecteurs s’intéressent à une histoire : de quoi ça parle ? L’écrivain, lui, se préoccupe surtout de l’art du récit : il doit trouver sa façon à lui de construire l’histoire, choisir ses moyens pour la raconter. Il doit trouver sa tonalité. Sa musique intime, sa voix.

 

Fabrice Pataut dit qu’il écrit toujours un roman à partir de la première phrase : c’est elle qui donne le ton. Il faut donc entendre les premières lignes de Valet de trèfle : « Depuis combien de temps avait-il disparu le jour où je montais les marches de la mairie ? »

 

Le ton est donné. D’emblée. On tend l’oreille, on est intrigué par quelque chose d’étrange, de mystérieux. Il se trouve que le narrateur se marie : à la mairie de Los Angeles. Avec « une personne du sexe opposé » : Kyle. Il découvre — c’est aussi une surprise pour nous — que deux mariages seront célébrés en même temps ! Qui peut bien se marier au même endroit, le même jour, à la même heure ? Et plus encore, avec une autre Kyle ? Un dénommé Ricardo Chávez. Il est loin d’être inconnu du narrateur. Sa réapparition fait surgir les souvenirs. Le récit sera un retour sur le passé.

 

 

Ce récit, Fabrice Pataut l’a construit pour mieux effacer ensuite l’échafaudage, comme il le dit. Chacun le reconstituera à sa façon, en savourant le plaisir de s’y perdre. Pour ma part, je me suis beaucoup amusée à retrouver une chronologie : Ricardo Chávez et le narrateur Lindo sont nés en 1965, à six mois d’intervalle. Fils de Mexicains très modestes de Los Angeles, ils partagent longtemps la même chambre d’enfant, chez les Chávez. À 15 ans, Ricardo tombe amoureux d’une jeune fille de son collège, Nelly. À 16 ans, en rencontrant Dolores Salinas, une espagnole d’un certain âge, ils découvrent la passion de la littérature. En 1983 (ils ont 18 ans), Ben le proxénète leur fait des propositions malhonnêtes. Ils réagissent en s’enfuyant au Mexique. Ils y rencontrent un bon prêtre missionnaire. Puis une prostituée généreuse, dite la muchacha. Au retour du Mexique, un an plus tard, alors que sa mère est absente, Ricardo fait un bref « épisode vampire ». Et puis tout rentre dans l’ordre, si l’on peut dire : Ricardo commence à faire des passes dans le motel de Ben. Lindo l’y suit. Plus tard, Lindo tue Ben le souteneur. Il s’enfuit, cette fois encore au Mexique. Un peu plus de dix ans après, au début des années 2000, c’est le mariage avec les deux Kyle. Le narrateur, qui avait « décidé de se mettre dans le rang », retombe sur Ricardo.

 

On aurait pu s’en douter : en réduisant le récit à une chronologie, le propos se perd. Car il s’agit d’abord du triste destin de deux adolescents, qui n’auront pas réussi à échapper à la prostitution. Pourtant, deux portes leur auront été ouvertes. La découverte de la littérature d’abord, puis un voyage initiatique au Mexique. Ils retomberont pourtant — comme si cela avait été prévu depuis toujours — sous la coupe d’un souteneur. Échappant à la chronologie, les deux thèmes s’entrecroisent, liés étroitement dans les entrelacs de la mémoire du narrateur : l’expérience de la prostitution, et l’initiation à la littérature. Dans un hôtel de Santa Monica, dans sa chambre envahie par les livres, la passeuse, Dolores Salinas, a transmis aux deux jeunes gens sa passion pour les auteurs classiques. Dans un motel de Santa Monica, dans une chambre où se succèdent les clients, Ben, le proxénète, leur a fait faire des passes.

 

 

Le récit ne saurait être chronologique, car dans la mémoire du narrateur, Ricardo Chávez depuis longtemps disparu, ressurgit sans cesse. Il est en réalité le personnage principal de Valet de trèfle. Triste héros, traité sans ménagement de salopard, de cafard, d’enflure, d’être abject… Cette « saleté de Ricardo Chávez » est pourtant celui qui mène l’action. Mais… ne serait-il pas, « surgi du néant », toujours présent, le double du narrateur ? un compagnon imaginaire, un autre lui-même ?

 

Le récit est d’autant moins chronologique qu’il consiste en une suite de surprises. Il y en a beaucoup. La variété des modes d’expression, d’abord. Pour notre plus grand plaisir, Fabrice Pataut s’amuse à rédiger un officiel et saugrenu rapport d’un agent du FBI, un effrayant certificat médico légal, ou encore une correspondance amoureuse et comique. Il invente des photos, un film muet. Les surprises, c’est aussi la crudité de certains passages — en particulier l’expérience de la prostitution —, d’autant plus frappante qu’elle contraste avec l’élégance de fond d’un style rigoureusement ciselé. Ce sont des inventions cocasses, qui fusent sur un fond de tristesse. Ce sont des métaphores drolatiques et désespérées. C’est, dans le désespoir, l’insolence d’un sourire sardonique. C’est la détermination à se heurter, avec toute la violence des mots, avec provocation, à un réel quasiment insoutenable, et la même détermination à s’en moquer bravement. La dérision tient de la dignité. Le paradoxe tient du renoncement. Il y a quasiment une surprise au détour de chaque phrase : on a le souffle coupé, on s’effraie, et on rit. La virtuosité, chez Fabrice Pataut écrivain, est, au sens propre, un trait de bravoure.

 

 

Les images semblent surgir spontanément, librement, sous la plume. Elles sont complètement inattendues, et pourtant elles sautent aux yeux : «  Kyle, le jour du mariage, me tenait par la main. Elle avait fait de ses cheveux blond cendré une natte unique qui lui descendait jusqu’au bas du dos, un croisillon serré qui aurait pu faire penser à une grosse fermeture Éclair… ». L’association est cocasse, et le regard du poète est toujours précis. Cette poésie là, c’est une spécialité de Fabrice Pataut, et dans Valet de trèfle, il nous comble : « On nous prenait pour des bâtards issus de quelque mésalliance et nous en portions chacun la marque, exposés au regard des amateurs comme ces chevaux dont on dresse la queue pour des concours. » Un tissu d’images participe à la trame du récit, à sa signification profonde. Non sans malice. Valet de trèfle peut se lire comme le récit d’un envoûtement maléfique, concocté par un Fabrice Pataut diaboliquement drôle.

 

Loin d’être chronologique, le récit suit la fluctuation souple du temps, le surgissement des souvenirs, il s’organise en se désorganisant, comme au hasard des associations du narrateur. La technique est si savante qu’elle se rend invisible. Les éléments, les fils, les thèmes, se croisent, se tissent. Un tissage très serré, très délicat. Dans Valet de trèfle  tout se tient, les thèmes et leurs variations se développent, s’entrelacent et se fondent, la narration se développe comme une composition musicale. Du grand art.

 

Le récit ne peut être chronologique, car la littérature participe largement de l’action. Tout commence avec Dolores Salinas. Avant cette rencontre inaugurale ? « Nous nous baignions en caleçon de coton à la grande plage publique de Los Angeles. Nous ne savions même pas ce qu’était un livre… » Dolores, qui lit sur la plage les oraisons funèbres de Bossuet, est descendue dans un hôtel de Santa Monica où Ricardo a trouvé un petit job. Il lui apporte ses jus de pamplemousse et découvre sa « chambre monacale où des livres ouverts traînent un peu partout au hasard… sur le lit, la table de chevet, le bureau et même le rebord de la baignoire… » Dolores va initier Ricardo à « la grande littérature », elle « lui expliquera les passages les plus difficiles, fera de son mieux pour rendre drôle et léger ce qui est triste et sérieux, mélangera les genres… » Il semble que Fabrice Pataut l’écrivain, qui aime mélanger les registres et les genres, qui met tout son art à rendre drôle ce qui est triste, et léger ce qui est très sérieux, ait reçu lui aussi les leçons de Dolores… À moins que Dolores n’ait lu attentivement Fabrice Pataut.

 

Le narrateur lui aussi est convié dans la chambre de Dolores. « Dolores était assise tout au fond de la pièce dans un grand fauteuil en rotin au dossier très haut. La situation était étrange, comme une scène rituelle, inaugurale, ai-je dit tout à l’heure pour parler du moment où les livres ont commencé de jouer leur rôle dans ma vie, où ils sont entrés avec majesté par la grande porte pour creuser une faim, l’assouvir et la renouveler sans cesse… Dolores tenait dans ses mains Les solitudes de Góngora et Ricardo semblait transfiguré… On aurait dit un mystique en état d’extase… ses bras restaient collés le long de son corps… sa silhouette était pénétrée de la constance du marbre…»

 

Cette scène, Gilles Ghez lui a donnée, en la dessinant, en l’interprétant, une extraordinaire vérité. C’est aussi drôle que réel : en cela parfaitement fidèle à l’écriture de Fabrice Pataut. Il semble que vous ayez, Gilles et Fabrice, tous les deux le talent magique de transformer l’improbable en irréfutable, de faire surgir de votre imaginaire, en vous amusant, l’évidence d’une réalité. Dolores, selon Gilles Ghez, assise dans son fauteuil de rotin, dévoile ses jambes en les croisant haut. Debout, de chaque côté du fauteuil, les deux garçons. Jeunes, beaux gosses, beaux bruns, un peu voyous. Pétrifiés. En extase. Et ils vont pieds nus.

 

 

Il s’agit bien, après l’initiation, d’une extase mystique. Ricardo est transfiguré, illuminé par le livre, les livres. Dolores, qui lui inspire un amour courtois, est une fée, un songe. Elle est un personnage métafictionnel : elle signifie la passion de la littérature. Elle la transmet. Elle est la passeuse, un des maillons de la chaîne de la transmission de la passion des livres. Elle est sûrement le personnage le plus proche de Fabrice Pataut, l’écrivain.

 

Mais Dolores s’éclipse, elle part inopinément. C’est le moment pour Ben le proxénète de passer à l’action. Voulez-vous voir à quoi ressemble réellement Ben le souteneur ? Regardez son portrait imaginé par Gilles Ghez. Pas rassurant, n’est-ce pas ? Pour échapper à ses propositions, Ricardo et Lindo s’enfuient au Mexique, en auto stop puis en train, sur la route du nord, vers les Chiapas, le pays des Indiens.

 

 

Ils se lancent sur les traces d’Antonin Artaud : vers le pays des Tarahumaras. En 1936, Artaud fit en effet un voyage au Mexique. Il attendait, des cérémonies rituelles des Indiens, et aussi de l’initiation au peyotl, une révélation. Une guérison. Une naissance. Une autre façon de sortir de soi : peut-être une possession mystique, une véritable transfiguration, lui aussi. Il en revint avec un manuscrit, Tutuguri.

 

Les deux jeunes gens se lancent sur les traces de Tutuguri. Le livre guide leur périple. Il est le moteur de l’action. N’oublions pas qu’ils ont lu Don Quichotte : ils ont appris que ce sont les livres qui dirigent la vie. Ricardo, précisément, semble prêt à embrasser la littérature : lui-même a entamé un manuscrit sur Artaud le Mômo.

 

L’expérience d’Antonin Artaud se rapprocha sans doute plus d’une effraction que d’une résurrection. Mais Ricardo et Lindo, qui vont jusqu’à la dernière petite gare sur la route du nord, là où « la jeune chair n’est pas mise à prix », « dans un lieu où nous n’aurions pu nous vendre », vont, eux, vivre une réappropriation et une libération. L’expérience d’un voyage initiatique. Ils accompagnent un prêtre dans ses missions auprès des Indiens, ils découvrent dans la montagne la liberté des vastes horizons ouverts, la sensation de « dormir à la belle étoile », de « s’allonger pour la première fois dans l’herbe haute, comme des nomades ». La pureté, la simplicité, participent d’un état de grâce, d’un passage vers une terre promise. D’une délivrance.

 

Pour la seconde fois. L’expérience mystique de la littérature, la foi en l’enseignement de Dolores, pouvait les sauver. Sans chercher à les enseigner, le prêtre missionnaire, qui les voit tels qu’ils sont — « il sait ce que nous sommes et combien vaut notre peau, mais il a la gentillesse de ne rien juger » — indique une autre voie. Elle restera sans issue. La tentative d’Artaud était à l’avance vouée à l’échec.

 

 

On trouve d’ailleurs dans Valet de trèfle de nombreuses variations sur les vers d’Antonin Artaud, notamment sur le thème terrible de Tutuguri :

 

 

 

Et en bas, comme au bas de la pente amère,

 

Cruellement désespérée du cœur,

 

S’ouvre le cercle des six croix,

 

Très en bas,

 

Comme encastré dans la terre mère,

 

Désencastré de l’étreinte immonde de la mère

 

Qui bave. 

 

 

 

 

Cette « étreinte immonde de la mère qui bave », cette horreur primordiale empruntée à Artaud, ramène le narrateur au pays de l’enfance, qu’il appelle « le pays natal ». Le pays natal est une sorte de boîte fermée. Une chambre d’enfants, en réalité, tapissée de papier peint imprimé de baleines. Ce pourrait être une boîte construite par le magicien Gilles Ghez, avec les détails minutieux et amusants qu’il affectionne aussi : les baleines peintes sur le papier de la tapisserie, leur œil rond, leur jet d’eau, les vagues qui les séparent ; et les voilages de la fenêtre, et les édredons des lits. Et pour s’en tenir à l’art de l’écriture, c’est le regard du poète, de Fabrice Pataut l’écrivain, qui fait surgir des détails précis, qui les imagine, pour créer tout un monde. La construction d’un réalisme est nécessaire à la magie, à l’envoûtement, au sortilège de la fiction.

 

Le pays natal est en effet une boîte à sortilèges, dont l’ensorcellement maléfique se confond avec le destin. Le pays natal est un piège. Une mère attire l’enfant dans la boîte, l’autre l’y laisse « en pâture ». La Mère, en qui se confondent la mère du narrateur et celle de Ricardo, est trop protectrice, trop nourrissante, et des métaphores alimentaires peu ragoûtantes ou perfidement meurtrières disent son omniprésence : beignets trop cuits, sirop amer, inépuisable fontaine empoisonnée. Sur l’autre versant, c’est la Mère dévorante. Heureusement, bien sûr, rien de tel n’est explicité ! Pour notre plaisir, à notre insu, l’invention poétique leste délicatement d’une signification multiple les plus belles images : « Si je pense à ce lit (du pays natal) je vois des nuages de coton moelleux, ou alors des fonds de tartes onctueuses pour lesquelles nous aurions joué le rôle de fruits frais prêts à cuire. »

 

Et déjà, dans le pays natal, dans la chambre aux baleines, s’infiltre peu à peu l’influence néfaste d’un camarade, Ben bien sûr. Sous son emprise, Ricardo vole dans les magasins. La mère est complice.

 

L’abjection qui colle injustement à ce pauvre Ricardo, tient en réalité au souvenir de la mère : à l’horrible « bave amoureuse de cette mère plutôt vilaine, cette fuite utérine qui remonte du fond de son être… ce liquide qui dégouline ». Pire encore. La mère participe de « l’adversité », de « la faute ancienne », dont la seule évocation suscite la fureur, bien rendue par la violence des mots. La mère, « en accomplissant son devoir de femme au foyer, avoue une sorte de bassesse mâtinée de tendresse maternelle, comme si elle était en mal d’étreintes et de baisers humides. »

 

La Mère dévorante, et de nature complice, soulève la question : que vaut la jeune chair ?

 

Ricardo passera de la chambre fermée du pays natal à la chambre de l’hôtel de passes de Ben.

 

Ricardo n’aura pas été sauvé par la littérature. Lindo ne bénéficiera pas non plus de la rédemption. C’est de leur faute. Leur faute ? « Nous avons failli à notre tâche, nous avons trahi en ne lisant pas assez. »

 

Mais le narrateur de Valet de trèfle aura au moins appris, pour ne pas céder à la tristesse, pour ne pas s’appesantir, pour ne pas s’apitoyer, à pratiquer, avec une légèreté virtuose, avec drôlerie, l’art de jouer avec les images et les mots. Pour règle de vie, il se sera forgé une éthique de poète : « Tout est métaphore, et quoi de mieux que le refuge des images pour échapper à la réalité, sœur jumelle de la déception ? »

 

Et le lecteur ? Il se sera persuadé que, vraiment, « la vraie vie est dans les livres ». Et chaque fois qu’il relira Valet de trèfle, il y trouvera, avec un émerveillement renouvelé, toujours de nouvelles surprises.

 

Marie-Laure SUSINI

Psychanalyste et écrivain. Son dernier livre paru est un essai sur les femmes contemporaines, La Mutante, Albin Michel, 2014.