PEETERS Entretien 2. L'EFFACEMENT DU SCENARISTE

 

La fascination de l'image au dépend du scénariste, de l'histoire ? Etonnant constat où apparaissent Simon, Derrida, Barthes et leur image..

 

Entretien avec Franck Senaud

 

Franck Senaud :

Sans s’attarder sur ce sujet, puis-je ajouter que de manière assez injuste François Schuiten a reçu le Grand prix d’Angoulême et vous pas ?

 

Benoît Peeters :

Non, on ne peut pas dire les choses comme ça. En 2002, François a reçu le grand prix du Festival d’Angoulême pour l’ensemble de son œuvre, dont effectivement la majorité a été réalisée avec moi. Et cette Académie de dessinateurs – puisqu’elle ne comporte pas de purs scénaristes – n’a pas pensé m’associer à ce prix, pas plus qu’elle n’avait associé Christin au grand prix accordé à Mézières. Mais…

 

Franck Senaud :

C’est blessant ?

 

 

Benoît Peeters :

Non, mais c’est un peu dommage. Je me souviens que Fred, l’auteur de Philémon que j’aimais beaucoup, m’a dit quelque temps plus tard : « On a été bêtes, on aurait dû vous le donner à tous les deux ! On n’y a pas pensé. »

Le réflexe était de donner le prix au dessinateur et à lui seul. Mais de son côté François Schuiten m’a largement associé aux différentes créations que nous avons présentées l’année suivante à Angoulême. Il n’y a donc pas eu de blessure personnelle, mais le constat d’une insuffisance générale de ce système des Grands prix méconnaissant le travail des scénaristes, bien au-delà de mon propre cas.

Franck Senaud :

Oui cela montre que l’on ne reconnaît pas tout à fait la bande dessinée comme une association du texte et de l’image...

 

Benoît Peeters :

Pourtant beaucoup de grands dessinateurs sont aussi des scénaristes. Je citais Fred, mais c’est le cas de pas mal d’auteurs, qui sont ou ont été dessinateurs et scénaristes à la fois. Maintenant, il existe aussi de grands duos. Et de purs scénaristes qui sont des auteurs majeurs, comme Alan Moore.

 

Franck Senaud :

N’y a-t-il pas la même chose au cinéma où le rôle du scénariste est souvent passé sous silence ?

 

Benoît Peeters :

C’est un peu différent en bande dessinée, puisque sur la couverture d’un album les noms des différents auteurs sont bien visibles. Sur les couvertures de nos albums communs, le label Schuiten-Peeters est clairement posé. Alors qu’au cinéma le nom du scénariste est souvent écrasé entre celui du réalisateur et ceux des acteurs. Autrefois à Hollywood, entre le nom du producteur et ceux des acteurs, c’est celui du réalisateur qui avait tendance à disparaître. Chaque domaine a ses spécificités à cet égard.

Et on peut dire qu’en bande dessinée, les scénaristes sont relativement reconnus aujourd’hui. Même si pendant les dédicaces, les gens se précipitent vers le dessinateur et se fichent un peu des quelques mots que peut ajouter le scénariste.

LA MORT DE L’AUTEUR

Franck Senaud :

Cette question du statut de l’auteur traverse beaucoup de choses que vous avez écrites. Il y a un ancien numéro de Préfigurations où un jeune artiste, Arnaud Delrue, nous disait : « l’auteur est toujours quelque chose à confirmer ». Cette formule me plaît assez, parce que l’auteur viendrait après l’œuvre, dans un second temps. Et j’ai l’impression que dans l’élégance que vous avez à ne pas apparaître sur la couverture de Droit de regards, comme dans vos réflexions sur ce qu’est une biographie il y a cet élément de retrait qui traverse votre travail.

 

 

Benoît Peeters :

Je vais commencer par un détour en évoquant ce qu’était la modernité dans ma jeunesse…

L’une de ses idées centrales venait de Mallarmé, avec cette formule fameuse : « L’œuvre pure implique la disparition élocutoire du poète, qui cède l’initiative aux mots… » Le poème compte plus que le poète. Et dans toute la pensée moderniste, celle de Barthes, de Foucault ou de Derrida, la notion de mort de l’Auteur a joué un rôle majeur. L’Auteur, en tant que figure d’autorité et propriétaire du sens, en tant que petit Dieu régnant sur sa création, était délogé de son piédestal. Bien sûr, Foucault, Barthes et Derrida, et quelques autres, étaient des auteurs au sens le plus fort du terme, puisqu’ils inventaient un nouveau régime de pensée et de rapport au monde, mais en même temps ils remettaient fortement en cause l’idée traditionnelle de l’Auteur avec un grand A.

Pour ma part, j’ai très tôt navigué entre deux conceptions : une conception proche de celle de Mallarmé, de Foucault, de Barthes, qui était du côté de la disparition de l’auteur, et une conviction toute différente, qui se manifeste dès mon premier roman, Omnibus, une biographie imaginaire de Claude Simon où la figure de l’auteur est à l’avant-plan, même si c’est sur un mode décalé et quelque peu parodique. Cette hésitation, ou plutôt ce battement, cette bipolarité, se marque donc dès le début de mon travail : il y avait une position théorique qui m’intéressait – celle de la disparition de l’auteur –, mais en même temps je n’y croyais pas tout à fait.

 

D’ailleurs, quand je repense à ceux que j’ai relativement bien connus, comme Robbe-Grillet, Barthes ou Derrida, ce qui me frappe aussi c’est leur présence imposante. Ils étaient peut-être des théoriciens de l’absence, mais ils étaient des présences fortes, pleinement existantes, douées d’aura et de charisme. Ce paradoxe-là me paraît essentiel. Si on proclamait l’absence de l’Auteur, alors que l’auteur réel était déjà une quasi absence, cela n’aurait pas la même valeur que lorsque cette assertion émane de quelqu’un qui est porteur d’une très forte présence.

J’en suis persuadé : on ne peut pas se débarrasser de la question de l’auteur aussi facilement qu’on l’a cru pendant les années 70. Mais il ne faudrait pas pour autant revenir à une idée de l’auteur tout puissant, et maître du sens de son travail.

Ces questions restent pour moi hautement problématiques, et donc passionnantes.

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