CHARLOTTE GARSON. "Amoureux". Actes Sud Junior.

Entretien avec F.Senaud .


Rencontre amoureuse et cinéma font tellement corps qu'il est difficile de les séparer ! En décryptant le comment de ce ballet des corps amoureux, Garson approche une question forte: pourquoi le montrer ?

image du site http://lefildarchal.over-blog.fr/article-30908170.html

Franck Senaud :le sujet peut sembler innatendu pour un livre destiné aux ados mais aussi une façon intéressante de regarder le cinéma.
Est-ce une commande ? Comment avez-vous cherché/commencé ?

 

Charlotte GARSON:

En ce qui concerne la façon dont le projet "Amoureux" a germé : il s'agit d'un titre de la collection "Atelier cinéma" de la Cinémathèque française, coéditée avec Actes sud junior. Cette collection, qui à ma connaissance n'existe déjà plus, était le fait de la directrice du département pédagogique de la Cinémathèque française, Nathalie Bourgeois. Elle a été créée un peu dans l'esprit d'Alain Bergala, critique et pédagogue du cinéma qui a vraiment su trouver une parole, une écriture pour parler du cinéma sans en faire un "sujet", un pensum, quelque chose de didactique. Comment éveiller, entretenir l'envie de voir des films ?

 

L'intérêt du sujet sur lequel m'a demandé d'écrire Nathalie Bourgeois (l'état amoureux au cinéma donc) et l'âge concerne (à partir de 15 ans) est en fait tellement large, tellement présent dans tout le cinéma que cela devient autre chose qu'un "thème".

 

Impossible donc de faire tout simplement une liste, de constituer un corpus de films d'amour. Tous les films ou presque le sont. Du coup, je suis partie à la fois sur des affinités, sur le travail avec N. Bourgeois et aussi Emmanuel Siéty, qui avait écrit un livre sur la peur dans la même collection et travaillait au département pédagogique. Je crois qu'il était important d'assumer cette part de subjectivité (même si elle était croisée avec celle de ces autres personnes) pour le choix des films : les moments de rencontre amoureuse ou de baiser sont je crois pour un spectateur particulièrement mémorables, et ce de manière intime.

Par exemple quand Solange, dans Les Demoiselles de Rochefort, rencontre Andy, je me souviens encore de la façon dont cela a constitué pour moi un "punctum", pour reprendre le terme de Roland Barthes dans La Chambre claire : j'ai vu le film pour la première fois sur petit écran et faute d'avoir été attentive au générique, j'ignorais que l'amoureux allait être Gene Kelly. Il apparaît au détour d'un plan, apportant d'un coup tout Hollywood dans la province française, c'est un coup au cœur qui redouble chez le spectateur (ou en tout cas la spectatrice que j'étais) le coup de foudre de Solange.

 

Une fois le corpus établi (avec élimination de nombreux films vus parce que du point de vue de ce qu'il y a à en dire, ils en recoupaient d'autres), restait à organiser le sommaire. Rencontre, séduction, stratégie, étreinte...

Les jeux de regard et les dialogues placent le rapport amoureux au cœur de questions purement cinématographiques : d'écriture, de découpage, d'angles de caméra, de lumière, de son, de montage... J'ai choisi de l'ordonner selon la chronologie amoureuse elle-même, disons, les étapes qui mènent deux êtres l'un vers l'autre, parce que les questions d'écriture et de mise en scène, si elles sont toujours mêlées dans toutes les situations, sont parfois plus marquées : par exemple le champ-contrechamp pour la rencontre, ou les entrées de champ des personnages qui ménagent une "apparition".

FS: Vous dites simplement qqch de profond: regarder pour séduire ou être séduit est au coeur du travail de cinéma.

Vous associez moment de rencontre et mise en forme cinématographique (par ex champ-contrechamp pour la rencontre), sur un sujet omniprésent dans l'histoire du cinéma, il y aurait donc une rhétorique visuelle quasi systématique ?

Vous qui connaissez bien le cinéma mondiale: dans toutes les cultures ?

 

CG: Existe-t-il une "rhétorique" cinématographique de l'amour, de la séduction? Cette question renvoie à celle plus générale de l'existence d'une rhétorique de la mise en scène (on parlait avant d'une "grammaire" cinématographique...).

C'est vrai qu'il y a des figures de base, qui s'articulent non pas comme dans une langue (les sémiologues qui ont poussé la métaphore du cinéma comme langage ont échoué) mais peut-être comme en littérature. Donc pas une rhétorique au sens très codifiée et dans un but discursif, mais un ensemble de clichés de mise en scène si l'on veut, que nous spectateurs savourons justement parce qu'il nous sont familiers tout en appréciant que la mise en scène s'en démarque, les réactive.

C'était sans doute la démarche de Roland Barthes dans son livre "Fragments d'un discours amoureux" : prendre les bribes de lectures dans lesquelles il a pu lui, sujet amoureux, se projeter, et en les "ingérant" à ses propres expériences, en retirer une sorte de "je" qui approche du sujet philosophique. Dans mon petit livre, il y a l'intention d'embarquer dans le "je" de l'essai le lecteur adolescent ou jeune adulte dans cette "machine à (se) projeter" qu'est le cinéma.

 

C'est à chacun de décider, de ressentir si l'échange de feu dans la première rencontre Bogart/Bacall du "Grand Sommeil" est un cliché usé ou si, par l'incarnation d'acteurs à chaque fois nouveaux, les choix précis d'angle de caméra, de lumière, le montage ou encore par les dialogues, cette figure connue est renouvelée, décapée, remise à neuf.

Quant à moi j'aime en effet ce classicisme, cette norme que certains peuvent trouver paresseuse, car c'est un continuum sur lequel se détachent des variations, des écarts. Ainsi les variations sont infinies dans le seul jeu des raccords-regard lors d'une première rencontre. Exemple : le montage complexe, dans "Mes petites amoureuses" de Jean Eustache, quand Martin, devant la scène d'une chorale de filles dans une kermesse, caresse la main d'une toute petite qui écoute à côté de lui, alors que son regard se focalise sur une fille de son âge sur l'estrade.

Je ne saurais dire si les figures connues de mise en scène, avec leurs variations, sont peu ou prou universelles : il y a de fortes variations, parfois des codes qu'il faut connaître pour "comprendre" la signification de certaines approches de l'amour au cinéma. Quant à moi, j'assume la provenance de ma cinéphilie, qui est plutôt européenne et américaine (même si Kenji Mizoguchi, par exemple, pourrait être étudié entièrement sous l'angle de la rencontre amoureuse, et peut-être de la perte immédiate qui y est contenue : dans "Miss Oyu", le héros à qui l'on présente pour la première fois sa promise n'a d'yeux que pour la sœur de celle-ci -- ce qui quiproquo devient fondateur de sa passion).

A SUIVRE