Eric DERIAN. Rencontre

 

 

 

 

Responsable de l'école et auteur lui même, Eric DERIAN nous précise entre attendus et résultats, ce que signifie former des jeunes gens à la BD.

 

FS

 

Depuis quand diriges tu l'école? Quelle particularité à t elle ?

 

Eric Dérian
J’ai pris les fonctions de direction de l’Académie à sa création, en octobre 2014.
C’est l’aboutissement d’un long processus, après une carrière d’auteur de bandes dessinées commencée en 1994.
Une des particularités principales de l’ABD, outre le fait que l’enseignement y est assuré par des professionnels de la BD, formateur•traces ou intervenant•e•s, c’est d’être affiliée au groupe éditorial Delcourt-Soleil, premier éditeur indépendant spécialisé en Europe. Cela nous permet d’immerger les étudiant•e•s dans un rapport professionnel dès les premiers mois de leur cursus, et de pouvoir échanger avec des interlocuteurs en prise directe avec le milieu vers lequel iels se dirigent.
Une autre particularité, et pas des moindres, et le fait que chaque promotion est parrainée par un•e auteur•trice de renom, qui va la suivre pendant les 3 années de formation et plus si affinité… Nous avons eu le plaisir de travailler ainsi avec Zep (Titeuf), Arthur De Pins (Zombillenium), Patricia Lyfoung (La Rose écarlate) ou Wilfrid Lupano (Les Vieux fourneaux). L’an prochain, c’est Jean-Louis Mourier (Trolls de Troy) qui s’investira auprès de nos futur•e•s étudiant•e•s.
Le but du jeu, c’est de leur offrir les meilleures chances de départ dans un milieu professionnel aujourd’hui très difficile à aborder pour des jeunes artistes.

 

 

 

FS

 

C'est toute la chaine de conception à la fabrication que les jeunes arrivés ignorent et qu'ils doivent connaitre car etre auteur de BD aujourd'hui suppose cette connaissance ? Qu'est ce que ça change ?

 

 

 

Eric Dérian

 

Notre rôle est de les préparer au monde professionnel, mieux qu’ils ne pourraient le faire eux-mêmes avant de soumettre leurs travaux à un éditeur…

 

Faire un album de BD, c’est prendre une place essentielle dans une chaîne graphique, voire « la chaîne du livre », qui dépasse souvent l’entendement commun. Savoir inscrire son travail dans le format d’un livre, communiquer correctement ses documents au service de fabrication de l’éditeur pour lui éviter les déconvenues d’une post-production trop lourde… On travaille forcément beaucoup mieux et dans de biens meilleures conditions quand on a une bonne conscience de ce qu’implique la position de l’auteur : il est la pierre angulaire d’un pyramide inversée et son travail est une base sur laquelle viennent se greffer plein d’autres métiers… Éditeur, marketing, fabrication, maquette, imprimeur, façonneur-relieur, diffuseur, distributeur, libraire : tous ces métiers s’enchaînent derrière la création d’un livre avant d’arriver dans les mais du lecteur.

 

Le premier échange, le principal, se fait évidemment avec l’éditeur, et cet éditeur fera forcément plus confiance à un jeune auteur conscient de tout ça qu’à quelqu’un qui n’y connaît rien.

 

 

 

 

 

FS

 

Tu es auteur toi même depuis "un certain temps" qu'est ce qui a changé depuis cette époque dans ce métier que tu apprends à  ces jeunes ?

 

Eric Dérian
J’ai commencé ma carrière d’auteur de bande dessinée en 1994, dans la micro-édition et dans la presse (Disney Hachette Presse, Spirou…). À cette époque, on comptait 500 nouveautés par an en librairie.
Aujourd’hui, plus de 5000 livres de bandes dessinées sont créés, diffusés et proposés au public par an. Ce métier ne peut plus s’envisager de la même manière, surtout pour un jeune auteur. « À mon époque », on pouvait encore faire ses armes dans la presse, véritable plateforme pour les jeunes aspirants. Aujourd’hui, les éditeurs attendent d’un jeune auteur qu’il puisse produire directement un livre qui puisse se placer en rayon à côté de celui d’un auteur qui a 20 ans de bouteille… Ce n’est plus du tout la même donne.
Alors, bien sûr, cela demande du temps, un peu d’expérience, mais cela nécessite surtout de pouvoir se consacrer entièrement à son travail créatif quand on décroche son premier contrat ! Ce qui n’est pas complètement possible quand on découvre les différentes facettes de ce métier a posteriori : facturation, cotisation, déclaration… Ce que j’appelle les « droits et devoirs de l’auteur » : quand on se lance corps et âme dans son premier récit, comprendre tous ces « trucs hermétiques » devient un vrai calvaire, et on fait souvent l’impasse sur des trucs pourtant importants et obligatoires. Ça peut prendre des années avant de pouvoir régulariser sa situation, et personne n’est là pour vous prendre par la main et vous montrer.
Autant voir ça avant de commencer, non ?

 

 

 

FS

 

Les étudiants que l'on présente dans ce numéro sont ou vont devenir de véritables auteurs. Il ressort de ces rencontres et entretiens un intérêt et des références vraiment multiples qui correspond bien à notre époque d ailleurs.

 

Comment on gère ça dans une école ? En terme de contenus, transdiciplinarités ?

 

 

 

Eric Dérian

 

Il y a une part de magie, quelque chose qui ne se calcule pas et à laquelle on doit s’adapter sans arrêt : ces jeunes gens arrivent dans notre formation d’horizons, de milieux totalement différents, avec chacun•e•s leurs goûts, leurs envies et leurs ambitions. Pendant les trois ans qu’ils passent avec nous, on doit prendre tout ça en compte, et faire en sorte que ces individualités deviennent une force collective, tout en préservant l’identité de chacun•e. Du coup, chaque promotion prend sa couleur en fonction des composantes, remises en cause chaque année quand certain•e•s décident de ne pas continuer la formation : les cartes sont souvent redistribuées.

 

C’est un jeu d’équilibre, difficile à tenir. Notre engagement, c’est de les former sans les formater : leur donner les moyens de faire ce dont ils ont envie, et assez de ressources pour dépasser leurs envies si nécessaires et pouvoir exercer un métier sur plusieurs années.

 

Au final, nous nous félicitons de cette diversité, qui est en fait une grande richesse ! Il suffit de plonger son nez dans les recueils de travaux de nos étudiant•e•s pour s’en rendre compte.