PATAUT. Des cartes.

 

Une pensée qui semble hasardeuse dans l'immense territoire des lectures de Fabrice PATAUT ?

Non une chasse aux trésors: tracer une carte à dessein.

 

Les cartes ont, entre autres valeurs, une utilité touristique et militaire. Pour ces deux raisons, aucune carte à l’échelle 1/1 n’est envisageable d’un point de vue pratique. Si l’on dépliait une telle carte, les agriculteurs pourraient se plaindre à bon droit, comme dans le Sylvie et Bruno de Lewis Carroll, que les récoltes en pâtiraient par manque de soleil, la carte faisant écran. Un état-major pourrait pareillement faire état de difficultés inutiles et à vrai dire catastrophiques, cette fois-ci pour le ravitaillement et le déplacement des troupes. Dérouler une carte sur ce dont elle est la carte n’est tout simplement pas recommandable.

L’affirmation de Mein Herr dans l’histoire de Carroll, selon laquelle « nous utilisons le pays lui-même comme sa propre carte » doit donc relever du mensonge, et le jugement optimiste qui l’accompagne — « je vous assure que cela convient presque aussi bien » — passer pour une remarque qui ironise sur les incommodités de la carte en papier dépliée à même le sol et leurs fâcheuses conséquences.

J’ai décrit dans Reconquêtes comment il suffit de lever la jambe pour passer d’un état à l’autre des États-Unis d’Amérique tels qu’ils sont reproduits avec leurs frontières sur le terrain de madame Cunningham. S’il est ainsi possible d’avoir — pour changer d’exemple — un pied sur Phoenix, Arizona, et l’autre quelque part au Texas, c’est que la réduction a été réalisée à l’échelle nécessaire à cet exercice. L’objet miniaturisé, tout comme la carte sans épaisseur, est fait pour rendre service. C’est le niveau de détail désiré qui décide de l’échelle de la réduction.

Les cartes d’état-major de la France furent réalisées au 1/40.000ème, autrement dit à grande échelle, et selon la projection de Bonne qui exige que les parrallèles soient des cercles concentriques équidistants. À vrai dire, le fastidieux Dennis Cunnigham, responsable du jardin de la propriété conjugale dans Reconquêtes, a pu s’en remettre à son intuition personnelle de l’espace, des distances et des proportions pour réaliser le rêve de sa vie. L’intermédiaire complexe de la carte n’a pas été nécessaire. La réduction, dans son cas, aurait dû être à petite échelle, la surface à représenter étant considérable (9 631 471 km2).

Dans d’autres cas, c’est l’agrandissement qui est au contraire souhaitable — 2/1, 5/1 ou plus encore. Si Vladimir avait voulu, dans le même Reconquêtes, retrouver la Sibérie au bout de son jardin sur le mode de la reproduction ou de l’imitation plutôt que sur celui du symbole, il aurait fallu envisager un agrandissement dudit jardin qui respecte les proportions de l’ancienne Union Soviétique pour rendre compte de la distance considérable qui éloigne Saint Petersbourg (côté cuisine) de la Sibérie (au bout dudit jardin). Le jardin Kurzinovski, dans ce cas, aurait été fidèle à la manière d’une carte mais sur le mode tridimensionnel et par agrandissement, pour les besoins de la promenade à pied.

 

 

Je voulais souligner à quel point nous sommes ici éloignés de la Carte de l’Empire au format de l’Empire conjecturée par Borges dans « De la rigueur de la science ». Ce sont les Ruines de la Carte Dilatée qui intéressent Borges, les Animaux et les Mendiants qui les habitent, comme si la coïncidence point par point entre carte et Empire donnait de facto à la représentation fidèle ses trois dimensions avec véritables chemins creux, pistes de sable et rochers authentiques.

 

Eloignés aussi des critères de consultabilité de la carte envisagés par Umberto Eco dans un texte souvent cité de Pastiches et postiches. Eco pense avoir montré qu’aucune carte fidèle à l’échelle 1-1, qu’elle soit opaque et posée à même le sol, suspendue à hauteur égale des plus hauts reliefs, ou transparente et orientable, n’est possible.

Eco n’offre en réalité ni réduction à l’aburde ni régression à l’infini qui démontrerait l’impossibilité logique d’une telle carte. Le fait qu’un territoire à cartographier contienne rangée et pliée dans un lieu qui lui appartient sa carte à l’échelle 1-1 n’est nullement incompatible avec le fait que la carte soit fidèle, autrement dit soit véritablement une carte du territoire (à l’échelle 1-1). On ne peut non plus déduire l’impossibilité de l’existence d’une telle carte du simple fait qu’il soit impossible (ou, a fortiori, difficile) de la consulter. Et il n’y a pas plus de régression à l’infini dans les cas de dépliage, de suspension et d’orientation: aucune carte, qu’elle soit posée, suspendue ou orientable ne doit faire partie du territoire cartographié pour être fidèle, de manière qu’elle doive absolument reproduire le territoire dont elle est la carte avec sa carte (autrement dit avec elle-même) et ainsi de suite… pas plus qu’une carte de la France ne doit reproduire la France avec la carte d’état-major au 1/40.000ème qui représente ses frontières et ses dénivelés de terrain. L’idée de la carte normale qui doit se contenir elle-même pour être exacte est un leurre: le leurre de la représentation exhaustive qui inclut tout, y compris la représentation elle-même.

Il y a mieux, en réalité. Assez proche de Reconquêtes, nous avons les deux personnages du dessinateur Fred, assis au bord de l’océan qui sépare l’Europe de l’Amérique, un pied sur le « A » de « Atlantique » ; et les héros de Erich Kästner qui traversent les océans et atteignent les mers de l’hémisphère sud en suivant à pied la ligne imaginaire de l’équateur.

 

 

 

La suggestion la plus remarquable et la plus économe revient sans nul doute à Carroll qui envisage dans La chasse au Snark une carte de l’océan entièrement vierge. L’équipage, des mousses au contremaître, ne cache pas son enthousiasme.

On peut conjecturer que le capitaine Achab à la recherche de sa célèbre baleine n’aurait pas désavoué une carte aussi parcimonieuse. Moby-Dick, après tout, est partout où on la cherche.