AMOUROUX. Valéry Tenter de vivre Tenter d’écrire. Une vie, comme un collage

 

Epilogue de cet entretien sur l'auteur, le biographe, la frontière entre soi et une image, le secret et l'apparence, l'impression et la description.

Benoît Peeters publie une passionante biographie du complexe Paul Valéry, Aurore Amouroux l'a lu passionément et lui adresse trois dernières questions.

« Sauf en de rares moments de crise, une vie ne m’apparaît d’ailleurs pas un grand flux continu où tous les éléments viendraient se fondre et se confondre. Les turbulences du monde, les amours et les amitiés, les lectures et les travaux, les soucis d’argent et de santé suivent leur cours de façon parallèle, s’influençant certes, de manière parfois subtile et contrapuntique, mais conservant aussi une assez large part d’autonomie » Benoit Peters

 

AA:

Le découpage, les évènements dont vous choisissez de parler dans votre livre vont définir le regard que le lecteur portera sur Paul Valéry.

Avez-vous parfois le sentiment de créer un personnage ?

 

 

BP:

 

Oui, peut-être… Valéry m’apparaît comme une incarnation particulièrement frappante de l’idée d’écrivain. Sa trajectoire est à mes yeux réellement romanesque. Elle m’évoque ces écrivains imaginaires – Pierre Ménard, Herbert Quain et quelques autres – que Borges a évoqué dans ses Fictions ou ceux qu’a décrits Henry James dans quelques-unes de ses meilleures nouvelles. C’est comme si le romanesque de Valéry, dont on sait combien il se méfiait des romans, n’avait finalement trouvé matière à s’incarner que dans un seul personnage : Valéry lui-même.

 

 

Bien sûr, mon livre n’est pas neutre. Si documenté qu’il soit, il ne se prétend pas objectif. Je suis persuadé que toute biographie, même celles qui se donnent comme scientifiques, construit l’individu qu’elle évoque. À partir de dizaines de milliers de pages (œuvres, Cahiers, correspondances rares ou inédites, témoignages et autres archives), je propose un portrait de Paul Valéry assez différent de celui de la tradition. Je mets en avant les fragilités psychologiques, les soucis matériels, les passions amoureuses ; j’insiste sur certains textes beaucoup plus que sur d’autres. Mais tout mon livre reste animé par une vraie empathie, même si je suis parfois sévère. Je n’aurais pas consacré tant de temps à Valéry si ce n’était pas pour donner envie de le relire et pourquoi pas de l’aimer.

 

AA:

Paul Valéry écrit : « L’histoire des lettres est aussi l’histoire des moyens d’exister de ceux qui ont pratiqué l’art d’écrire. » Pensez-vous que si Valéry n'avait pas été confronté à des contingences matérielles, il aurait publié ses Cahiers ?

 

BP:

Si Valéry a tant insisté sur la question des moyens d’existence de l’écrivain, c’est parce qu’elle s’est posée à lui de façon cruelle, dès sa jeunesse. Il est né dans un milieu provincial et modeste et a perdu son père très tôt. Quand il s’installe à Paris, à vingt-trois, il est entouré de littérateurs beaucoup plus fortunés que lui, comme Pierre Louÿs et André Gide, et doit se soucier de trouver un gagne-pain bien éloigné de toute ce qui l’anime.

L’idée de la réussite littéraire que se fait alors Valéry est fragile, contradictoire, littéralement invivable. Il y a d’un côté la nostalgie de la « gloire exquise » de Mallarmé : des lecteurs rares mais choisis. C’est le modèle du cénacle et de la cooptation par les pairs. L’élégance n’est pas de vendre bien au contraire. Ce qui importe, c’est la considération de ceux qu’on estime, et ils sont rares.

Mais d’un autre côté, la littérature – qui n’est pas un idéal du moi aussi fort pour Valéry que pour Mallarmé – lui apparaît parfois comme un possible métier, et l’argent comme un mobile moins trompeur que la gloire. N’oublions pas que plusieurs livres de son ami Pierre Louÿs sont de vrais best-sellers pendant les dernières années du XIXe siècle. Mais Valéry, s’il nourrit vaguement ce fantasme, se tient résolument et continûment à l’écart des genres qui pourraient lui valoir un succès. Il n’écrit pas de roman, pas de pièce de théâtre, pas même d’essai prolongé aux dimensions d’un livre.

Au contraire : une poésie difficile, des articles dispersés, des recherches austères et solitaires.

Le retour à la publication en 1917, après vingt années d’un silence qu’il ne faut pas trop idéaliser, ne peut pas être considéré comme une sorte d’accident, dû à l’insistance d’André Gide et à la création de la NRF. Plus d’une fois depuis 1900, Valéry avait eu le fantasme de gagner sa vie en écrivant. Mais c’est une drôle de carrière qu’il entame après la première guerre mondiale. S’il devient rapidement célèbre, ses livres sont trop complexes pour se vendre. Ce sont les éditions rares, achetées par des mondains et des collectionneurs, qui parviennent à le faire vivre. À travers la bibliophilie, il est à la recherche d’une forme nouvelle de mécénat, chose infiniment plus rare dans l’univers de la littérature que dans celui des arts plastiques. Ce système montre rapidement ses limites.

Jusqu’à sa mort, Valéry va donc naviguer entre élitisme et précarité – précarité toute relative, mais il ne peut pas se défaire de son anxiété, et ses charges de famille ne cessent de s’alourdir. Il multiplie les publications, tout en essayant de ne pas démériter ; il se plaint sans cesse d’être obligé d’écrire sans parvenir à refuser les commandes. La constitution du mythe des Cahiers, pendant les années vingt et trente, est à cet égard essentielle, pour lui-même et pour ses meilleurs lecteurs. Valéry entretient l’idée d’une œuvre haute (secrète, inaccessible) dont les publications concrètes (préfaces, discours, textes de circonstances) ne seraient que les à-côtés, pour ne pas dire les déchets.

 

Il continue jusqu’à sa mort, au petit matin, à travailler à ses Cahiers. C’est une hygiène de vie, une exigence supérieure à laquelle il ne renoncera jamais. C’est une manière presque magique de conjurer tout ce que le réel a pour lui de pesant ou de médiocre.

Mais pour en revenir à la fin de votre question, je ne crois pas que les conditions matérielles l’aient empêché de publier les Cahiers. Je suis de plus en plus persuadé que son projet, quoi qu’il en ait dit, n’était pas de les achever et de les publier.

Leur nécessité était pour lui d’un autre ordre : il s’agissait de se réinventer soi-même, jour après jour, par delà tout souci d’œuvre. C’est en cela, aussi, que Valéry me touche.