MJ BOURGEOIS. Lumières. Entretien.

 

 Marie Julie BOURGEOIS visite l'exposition "Lumières Fréquence Essence". Elle croise avec nous ses réflexions d'artiste numérique et son travail de recherche sur notre rapport aux machines.

 

 

Entretien avec Franck Senaud. Novembre 2015

Photo Olivier PERRIN
Photo Olivier PERRIN

FS: comment avez vous trouvé l'expo ?


MJB:

L'exposition Lumières Fréquences Essences nous propose un voyage psychédélique en lévitation, elle suspend nos capacités perceptives : serait-ce mes yeux qui percent l'opacité du monde ou suis-je éblouie par ces fictions solaires multicolores?

Le quid de Laurent Pernot fait référence à cette vision euclidienne du rayon visuel ;

un Petit prince navigue dans un univers onirique où son regard perçant perturbe l'environnement.

Ljos de Barthélemy Antoine-Loeff détourne notre regard de l'objet magique qui est surface de projection et qui revoit la Lumière vers un hors champ inaccessible.

Tomek Jarolim dans Random serie, plonge nos yeux dans un dialogue avec une machine impuissante cherchant à représenter des lignes mais ne parvenant qu'à provoquer une épilepsie numérique ; balayage, fréquences et glitch.

Hugo Arcier dans Dégénéréscence II, dé-sculpte ce corps étrange, la perte de définition de l'objet le mortifie jusqu'à n'être plus que l'Essence d'une forme disparue.

Ces successions d'expériences optiques chatouille notre iris au point que The curious and the talker de Meris Angioletti nous prédispose à faire l'expérience de visions mentales face à une synthèse additive qui décompose le spectre visible, alors qu'en est-il de l'invisible?


FS:

La description de tes réactions semble indiquer que cette exposition parle autant de lumière que du rapport à la machine, de nos limites/capacités face à elle ? Par exemple dans ce travail de Angioletti ?


MJB:

Dans Lumières Fréquences Essences, la matière physique de la lumière et la matière mentale dialoguent ; la présence de la machine est palpable, elle révèle, formalise, prédispose à recevoir cette vision proposée par The curious and the talker ou par Random serie qu'elle soit une image mentale générée par ces expériences perceptives ou bien de manière plus raisonnée, un voyage vers une nouvelle observation du monde tel que le propose Le Quid. Par ailleurs nos limites face à la machine sont infinies, c'est plutôt la machine qui a des capacités finies tel que le prouve le travail de Tomek Jarolim.


La machine est ici un moyen plastique d'accéder à de nouvelles expérimentations esthétiques à travers des illusions d'optiques, des visions ou l'imagination du regardeur.

FS:

Il y a comme un paradoxe dans cette proposition de l'exposition: rendre la machine aussi "naturelle", familière que la lumière non ? J'ai l'impression que ce parti pris est finalement rare dans des expositions numériques ?

Qu'en dites-vous ?


MJB:

Il me semble qu'il y a une sorte d'empathie à personnaliser la machine au point de la révéler son caractère "vivant" à travers ce qu'elle produit,

Montrer le langage machine comme quelque chose de dynamique, une langue "vivante" en évolution, mais aussi donner vie à l'objet c'est quelque chose qui n'est pas nouveau. (Ma fille attribue des expressions et comportements à ses doudou)


C'est une approche que je qualifierais de comportementaliste, de la nécessité de révéler le comportement de la matière "inerte" de rendre expressif cette matière microscopique même si nous sommes à des échelles infimes elles sont bien réelles. Les "actions" commandées par ce langage machine sont perceptibles, alors que ces actions n'en sont justement pas, elle défient littéralement la physique newtonnienne et se référent à une physique "numérique" à laquelle nous nous sommes habitués.

Alors qu'à notre époque nous devrions être en mesure de percevoir le monde selon la physique d'Einstein, (ce qui est plutôt contre intuitif, j'ai essayé de m'y plongé, c'est très conceptuel et hors d'échelle). C'est dans ce contexte qu'est né ce paradigme "numérique", nos générations redéfinissent ces cadres perceptifs et le numérique permet de proposer de nouvelles conceptions du monde qui répondent à des besoin consumériste d'expériences perceptives et immersives.


Dans mon travail de thèse, j'étudie ce que provoque ce paradigme électro-optique sur nos pupilles, nos sens et nos rythmes.