CAVAIGNAC, Beliard politique. Entretien.

 

Un artiste inconnu qui cesse toute activité pour faire de la politique, peu de documents, peu de lettres, de journaux de sa main.

En marge du magnifique article sur Beliard libre penseur, Francois CAVAIGNAC revient sur ce travail d'élucidation et nous révèle un peu les causes de cette discrétion.


Entretien Franck Senaud

Franck Senaud : Vous vous êtes chargé de rendre intéressant toute la partie politique de la vie de Beliard et c'est tout à fait réussi.
J'imagine que votre enquête sur sa personne, son réseau vous a amené vers quelques informations qui éclairerait son travail de peintre et sa "relative" postérité.
Sait-on quelque chose sur ces lectures ?
Aude Masson le cite prouhonien, comment le sait-on ? et peut-on être plus précis sur ce sujet ?

 


 

François CAVAIGNAC:

Nous savons qu'il était proudhonien grâce à la correspondance de Zola (cf ma NBP n° 98) ; il semble que les milieux artistiques qu'il fréquentait le considérait ainsi; Aude le dit de son côté (p 13).

Nous ne disposons pas de texte de Béliard expliquant qu'il l'était, ni a fortiori pourquoi.

Toutefois cela n'est pas une incongruité: les orientations idéologiques de Béliard toute sa vie sont à gauche, en faveur de la liberté d'expression, de l'émancipation des hommes tant morale que politique.

J'ai cependant un doute malgré tout: sa peinture ne retrace pas forcément un engagement social ou libertaire: sinon il aurait peint des sujets comme Courbet! Peut-être faudrait-il interroger Aude sur mon avis, très personnel.


On ne sait rien sur ces lectures. Lors de la dispersion après décès de ses tableaux, il n'est pas fait mention de livres.

On peut supposer que Mme Béliard les a conservé jusqu'à sa mort, si tant est qu'il en ait eu beaucoup, mais je n'ai pas pu obtenir l'inventaire notarié post mortem: il est introuvable!

 

FS :

Proudhonien, au sens anticlérical, vous l'évoquez précisément dans votre texte.

Sur la liberté d'expression, votre démonstration est d'ailleurs savoureuse (entre les non dits, mensonges et stratégie) mais sur les idées de mutualisation, élections ou sur la propriété, cela n'est pas flagrant non ?


La réponse de Zola ("tachez si vous croyez sentir cela en vous, ne pas vous en tenir..") indiquerait-elle plutôt un sentiment, un tempérament vers ? Ce qui pourrait expliquer le peu d'écrits ?
Qu'en dites-vous ?

 


 

FC : Il y a une question à laquelle je n'ai pas pu répondre et qui nécessiterait des recherches beaucoup plus approfondies: de quoi a vécu Béliard? Quels ont été ses revenus?

Il est classique d'affirmer qu'il fut rentier, et c'est vraisemblable; mais il aurait été préférable de le prouver à travers des documents administratifs, fiscaux ou notariaux. Il faut du temps pour mener une telle investigation.
Pourquoi vous dis-je cela? Parce que Béliard m'est apparu comme un "petit bourgeois" qui a vécu chichement mais convenablement, qui était attaché à des idées très générales de liberté et à la propriété mais qui n'était pas particulièrement préoccupé par les idées de mutualisation.


Je n'ai pas le sentiment que Béliard était attiré par l'écriture; il a entretenu une correspondance avec ses amis pendant longtemps mais c'était le seul moyen de communication (sauf à se déplacer). La preuve en est qu'il n'a pas écrit, à ma connaissance, de texte de fond sur sa passion qu'était la peinture.


Je pense aussi que Béliard estimait avoir raté sa vie: cela transparaît dans plusieurs témoignages. Il n'a pas eu de descendance, il aurait aimé avoir une carrière politique quand il a abandonné la peinture; il a manifestement le sentiment de n'avoir pas pu se réaliser.

Mais on aborde là la dimension psychologique du personnage qui échappe à l'histoire.

 

 

FS : Ce que vous dites peut, je crois, éclairer les passages d'abandon de la peinture et, en un sens d'abandon par la postérité.
Vous dites et décrivez fort bien dans l'article qu'il a échoué politiquement à Etampes.


Reprenons un instant votre argument si vous le voulez bien: pourquoi a-t-il choisi Etampes ? N'était-ce pas déraisonnable pour un "révolutionnaire" de tenter sa chance politique dans cette ville?

 


 

FC : Béliard est revenu à Étampes, à mon sens, parce qu'il y avait des attaches familiales (il y a passé une partie de son enfance) et parce qu'il était propriétaire par héritage de la maison de son grand-père; n'oubliez pas que dès 1861 il achète une concession perpétuelle au cimetière, ce que je suis le premier à avoir trouvé (tout ego mis à part, on est dans le domaine de l'acquisition de connaissances).


Plusieurs indices montrent qu'il se qualifiait d'étampois (Zola) et qu'il recevait ses amis à Étampes. On aurait pu penser qu'il se serait "installé" à Pontoise compte tenu de ses relations sur place; mais, vous savez, les intentions des acteurs sont souvent difficiles à déterminer (en tant qu'historien j'ai toujours rêvé de faire une histoire des intentions, mais c'est impossible!).


Donc, pour Béliard, une fois à Étampes, il a décidé de tenter sa chance au niveau politique et il s'est engagé en fonction de ses idées "radicales" (extrême gauche de l'époque); or la ville est largement plutôt conservatrice et à droite.


J'explique qu'il n'a pu conquérir la mairie que par une habileté politique et tactiquement ce fut un beau coup. Je suis convaincu que Béliard a voulu laisser son empreinte sur la ville et qu'il a eu conscience qu'il avait échoué: regardez: il se présente systématiquement au poste de maire alors qu'il n'a aucune majorité derrière lui; que peut-il attendre de cette démarche sinon un échec? Sinon le fait qu'on cite son nom?


Quand on regarde avec le recul, quelle réalisation urbaine municipale reste-t-il du passage de Béliard? La suppression des processions. Cela n'est pas négligeable (pour le laïcard que je suis), mais c'est une mesure idéologique.


Pour me résumer, l'action de Béliard n'a pas été déraisonnable, mais comme souvent en politique c'est le principe de réalité qui a prévalu.


 

 

FS : Son action est limitée: vous l'expliquez bien par sa petite majorité, l'opposition et,  quelquefois des manœuvres assez grossières.
Serait-ce parce que Beliard est, par moments, peu subtil ou cette impression de manœuvre à grosse ficelle vient des nombreuses citations du journal d'opposition ?
Il n'a d'ailleurs pas crée de journal ?

 


 

FC : Il est vrai que ces manœuvres peuvent paraître grossières, mais je pense que Béliard était plus subtil qu'on ne le croit: il essaie toujours de ménager les uns et les autres, comme s'il avait peur de prendre des décisions (il était certainement indécis par nature), ou comme s'il avait peur de prendre des décisions trop brutales; en ce sens, il n'est pas un militant qui est convaincu et bouscule tout.

Cette indécision me semble apparaître aussi dans sa vie de peintre: il n'a pas continué dans l'impressionnisme; il manquait à mon sens d'obstination, peut-être avait-il peur de l'obstacle, mais nous pénétrons là dans le domaine de la psychologie individuelle pour laquelle nous manquons d'éléments.

Quand on regarde l'histoire politique, on s'aperçoit que les habiletés de Béliard ne sont guère différentes de beaucoup d'autres, que ce soit au niveau communal ou au plan national.

Enfin, non, il n'a pas créé de journal mais il a écrit beaucoup d'articles dans la presse; il est accusé d'écrire sous pseudonyme; mais la création d'un canard coûtait cher et manifestement il n'en n'avait pas les moyens financiers (contrairement à Maria Deraismes par exemple).


Quant à la connaissance qu'on a de Béliard, nous sommes, toutes proportions gardées, dans la même situation que les philosophes de l'Antiquité que l'on ne connaît que par les écrits des Pères de l'Église qui les combattaient impitoyablement; nous n'avons que le témoignage de L'Abeille, dont la mauvaise foi est évidente.

D'où la nécessité de faire preuve d'esprit critique!

 

 

FS : A propos de sa "pensée", de quels documents dispose-t-on pour l'éprouver ? Combien de lettres? textes?
Possède-t-on les réponses des destinataires?


De quoi parle ces courriers ? Un échange de nouvelles sur des amis communs ? ou parle-t-il quelquefois de projets ?

 


 

FC : Nous ne disposons que de peu de textes de Béliard (sauf des lettres dont Thomas Crosnier a obtenu copie très récemment et que je n'ai pas encore eu le loisir de consulter); je me suis fondé pour esquisser la pensée de Béliard sur ces réactions devant les aléas de la vie car le peu de discours ou de lettres sont vraiment plats et triviaux; par contre ses amis peintres disent de lui qu'il est extrêmement bavard, et plein d'allant.

On possède les réponses de certains destinataires dans les courriers qui ont été édités et que Aude Masson et moi citons en références. Quand je dis "trivial", ce n'est pas péjoratif mais cela signifie que les rares écrits de Béliard ont trait à la vie quotidienne et non pas à des argumentations philosophiques, ni même politiques.


Ce problème que vous soulevez des lettres de Béliard est un vrai problème méthodologique; quand on fait une bibliographie, il faut travailler avec les sources dont on dispose; les historiens n'aiment pas se lancer dans une biographie qui manque de sources; je l'ai fait parce que personne n'avait travaillé scientifiquement sur Béliard et que je pensais qu'il le méritait en raison des turbulences qui ont émaillé la période durant laquelle il a été maire.

Je suis convaincu qu'en cherchant bien, on pourrait trouver d'autres éléments d'information.

 

 

FS : Vous ouvrez donc la voie à une passionnante aventure de chercheur finalement.
Je voudrais continuer à vous interroger sur ces sources mais en précisant mieux votre travail à vous. vous avez examiné une immense quantité de journaux d'époque pour parvenir à cette synthèse vivante à lire. Qu'aviez-vous à disposition et comment cela a-t-il commencé ?

 


 

FC : La réponse à votre question est longue et j'indiquerai ici les quelques lignes qui concluent ma conférence du 29 novembre: 


"Lors de son décès L’Abeille lui consacre un long article chronologique dans le genre le plus classique et convenu qui soit. Elle concède qu’il fut totalement désintéressé : ne recherchant ni les places ni les distinctions ni les applaudissements il ne fut pas un féroce arriviste politique.
Les obsèques de Béliard donnent l’occasion au maire Bouilloux-Lafont de corriger nombre d’opinions erronées. Il prononce un discours tellement élogieux que L’Abeille croit bon de faire précéder la reproduction du texte d’un avant-propos alambiqué maintenant ses réserves tout en exprimant les qualités du défunt.
Le maire rappelle que Béliard l’a désigné avant sa mort pour être le seul à prendre la parole devant sa dépouille.
Le qualifiant de « philosophe », il présente ses grandes qualités : « l’équité, la droiture, la fermeté, la sincérité ».
Bouilloux-Lafont rappelle qu’il a laïcisé l’école de filles, qu’il a créé la caisse des écoles et qu’il a fondé les cantines scolaires dont il a assuré durant 8 ans le financement sur ses deniers personnels.
Il avait beaucoup d’expérience, de finesse et de bon sens soutenus par une prodigieuse mémoire au service d’un seul but : les intérêts de la ville.
Il était un sage dépourvu d’ambition et profondément républicain : « Sa fin a été celle d’un stoïcien. Pendant la maladie de courte durée qui a terrassé sa robuste vieillesse » il a caché ses souffrances ; « Il a vu venir la mort sans crainte ; en libre penseur il l’a regardée bien en face ».
Et Bouilloux-Lafont n’hésite pas à rééquilibrer l’avis général sur la gestion de Béliard :  
« L’administration municipale de M. Béliard fut marquée au coin d’une assiduité scrupuleuse et d’une irréprochable probité et l’hostilité sourde qu’il rencontra autour de lui trouva sa source dans son inflexibilité pour tout ce qui apparaissait à ses yeux comme un passe-droit, plus encore que dans la réputation d’intolérance que lui firent injustement des adversaires intéressés à lui nuire, et dont il semble que certains n’ont pas désarmé même devant la majesté de la mort ! ».
Béliard n’a pratiquement jamais été en concordance avec la majorité du corps électoral, montrant ainsi que ses responsabilités étaient dues à une habileté politique certaine.
Son engagement dans l’affaire Dreyfus contrebalance largement les défauts sur lesquels se sont appesantis ses adversaires et ennemis.
Il fait partie du personnel politique intermédiaire qui a participé activement à installer la République dans les faits et dont nous sommes encore redevables aujourd’hui".