RIBOULET. Camera Silens. Entretien.

 

Avec "Entre les deux il n’y a rien" Mathieu Riboulet nous offre ici un roman fort qui à la fois pose la question de la lutte contre la violence d'Etat par la violence et son invisibilité organisée.

Clandestinité, assassinats ou suicides invisibles, anonymats des combattants: comment montrer sans image ?
 

Entretien avec Franck Senaud. Mai 2016

 

 

FS :

 

Tu utilises les italiques dans ton texte, régulièrement, très à propos, est-ce une façon de faire varier son corps lui aussi ?

 

 

 

MR :

 

Oui, c’est surtout une façon de faire varier le rythme du texte, d’attirer l’attention du lecteur sur la coupure que l’italique imprime à l’élan de la phrase dans laquelle il s’insère, et comme il est toujours lié à l’énonciation des noms des morts et des circonstances et dates de ces morts, sur la coupure que représentent ces cadavres dans le réel de ces années-là.

 

FS :

 

Tu dis, dans un entretien filmé, que cette période de l'histoire européenne n'avait pas été écrite/décrite,  que veux tu dire à propos de cette absence d'écriture?

 

 

 

MR :

 

Les luttes des mouvements d’extrême gauche et la question du passage à la lutte armée en Europe dans les années 1970 sont encore peu abordées par l’histoire, la littérature, le cinéma (sauf peut-être pour les dénoncer ou, dans le meilleur des cas, en dresser un bilan critique…). Elles commencent seulement à l’être, après une période de silence ou de discrétion sans doute incompressible. On les voit donc petit à petit prises en charge par l’écriture (Alban Lefranc dans Si les bouches se ferment autour des figures de la Fraction Armée rouge en Allemagne, Giorgio Vasta en Italie avec Le Temps matériel), le roman (Les Noirs et les Rouges d’Alberto Garlini, pour l’Italie encore), le documentaire (Une jeunesse allemande de Jean-Gabriel Périot). Littérature et cinéma s’avancent souvent en terrain vierge, comme des signes avant-coureurs, avant que l’histoire ou le débat public s’emparent des thèmes restés dans l’ombre…

 

 

 

 

FS :

 

Est ce que ce silence artistique existe aussi en Italie et en Allemagne?

 

 

 

MR :

 

Je ne suis pas vraiment bien placé pour en juger.

 

Je crois que le sujet est vraiment délicat en Italie, où il n’y a pas eu d’amnistie et où quelques personnes sont encore en prison. Mais il y a eu quelques films, quelques livres, cités dans ma précédente réponse, et pas mal de témoignages d’acteurs de ces années-là.

 

En Allemagne je ne sais pas bien. A part un film de Fassbinder, presque à chaud, La Troisième Génération. Un film plus récent et très mauvais intitulé je crois La Bande à Baader, d’après un livre à succès, reprenant l’antienne de la bande de bourgeois intellectuels emmenés par un voyou. Et bien sûr l’impressionnant ensemble de 15 toiles de Richter intitulé 18 octobre 1977. Sans doute d’autres choses dont j’ignore tout

 

 

FS :

 

J'imagine qu'une "étude" historique a précédé le temps d'écriture ? Dans quelle mesure de détail justement ?

 

Tu cites la série de Richter, tu connaissais ces peintures avant ton livre ?

 

Il y avait finalement peu d'images et j'ai comme l'impression que c'est aussi ton sujet dans ce livre ?

 

 

 

MR :

 

Oui, il y a eu une période de documentation préalable, surtout pour les domaines italien et allemand que je connais moins bien que l’histoire française. C’était un travail inédit pour moi, mon problème essentiel a consisté à trouver le bon moyen de délivrer les informations accumulées dans le fil du récit sans faire un « roman historique » avec prise de parole en surplomb, narration à distance et illusion réaliste… La solution a consisté, mais je le pressentais de longue date, à confier la narration à un « je » placé au milieu des événements et à « oublier » les données historiques acquises !

 

J’ai vu pour la première fois les toiles de Richter à Beaubourg en 2012, donc deux ans avant la rédaction du livre. Et j’ai également vu, toujours en 2012 mais à Berlin cette fois, la série de photos des diverses victimes des « années de plomb » allemandes collectée par Hans-Peter Feldmann, intitulée Die Toten (« les morts »). Il y a donc malgré tout des images (comme l’a confirmé le documentaire d’archives de Jean-Gabriel Périot, Une jeunesse allemande, sorti à l’automne 2015), et en Italie aussi, venues de la presse essentiellement. Ce qui manquait surtout pour moi c’était les mots pour les ordonner un peu…

 

 

 

A SUIVRE