THIBAULT. Bowie l'avant-garde3. Rencontre.

 

Looks, clips, images, revenons avec Matthieu Thibault, auteur de "Bowie l'avant-garde" sur l'innovation visuelle de la carrière de Bowie.

 

 

Entretien avec Franck Senaud.

Juillet 2016

 

FS:

Le travail visuel va assez loin, a-t-il été beaucoup analysé ?    Car, pour prendre deux exemples à rebrousse poil,  le clown mime de Ashes To Ashes ou le look beau gosse ringard 80's du duo avec Jagger, l'esthétique de Bowie peut quelques fois être décalée, et j'ose : décevante mais toujours importante.
Est-ce ce souhait de tout penser ? De chercher le succès qui lui fait s'égarer ?

 

 

MT:

À ma connaissance, aucun ouvrage n'analyse uniquement le rapport de Bowie à l'image. Il existe beaucoup de biographies, quelques analyses de paroles et des analyses musicales, dont mes livres font partie. Malgré cela, la lecture croisée des plus pointus et des nombreux recueils de photographies donnent un bon aperçu du travail visuel de l'artiste, de ses influences et de sa synthèse avec la musique.

Aux indispensables de Mick Rock ou Steve Schapiro, on peut ajouter l'excellent catalogue de l'exposition David Bowie Is qui accompagne d'introductions analytiques de qualité les différents aspects visuels de la carrière de Bowie (story-boards, costumes, maquettes, photographies, etc).

 

Dès le début de sa carrière, Bowie nourrit, en plus de ses aspirations artistiques, une ambition commerciale. Le doublé Hunky Dory / Ziggy Stardust représente, à ce titre, une course consciente et volontaire vers le succès avec des formats pop plus resserrés, des références à des succès passés (la mélodie de "Somewhere Over The Rainbow" introduite par le riff télégraphique de "You Keep Me Hangin' On" dans "Starman" par exemple) et une image sophistiquée, brisant quelques tabous, mais aussi accessible, imitable et codée.

L'après glam montrera un usage de l'image plus subtil et souvent limité aux outils promotionnels comme la photographie et les clips. Étant donné l'importance de l'image chez Bowie durant les années soixante-dix et même lors de la renaissance artistique de 1994-97, il est tentant de voir la période des années quatre-vingt comme une image calculée, celle d'une rock star familiale, aujourd'hui démodée.

 

En fait, la réalité semble plus prosaïque : comme beaucoup de stars du rock des années soixante et soixante-dix, Bowie vit une crise de la quarantaine durant les années quatre-vingt. Il cherche aussi à renflouer ses comptes après avoir été escroqué par son manager jusqu'en 1982.

Simultanément se manifestent donc des motivations financières, un désintérêt pour la musique en général, y compris la sienne (seulement trois albums entre 1981 et 87, contre six entre 1975 et 80), une uniformisation de son esthétique musicale et une image bien plus sage. C'est également à cette époque que Bowie favorise sa carrière d'acteurs avec des rôles plus ou moins importants (Furyo, The Hunger ou Labyrinth).

 

FS:

Y a-t-il une unité, des liens entre son travail de clips ?

 

MT:

De manière analogue à ses évolutions musicales, les clips de Bowie se rejoignent par périodes et illustrent chacun de ses virages esthétiques. Il n'existe donc pas d'unité visuelle, mais plusieurs moments où les clips prolongent visuellement la musique de l'artiste. Notons tout de même, qu'à la manière de ses pochettes d'albums, Bowie apparaît systématiquement comme protagoniste de ses clips. Plusieurs périodes également témoignent de collaborations privilégiées avec quelques réalisateurs afin de gagner en cohérence.
Dès son premier album, Bowie et son manager Kenneth Pitt font appel à Malcolm J. Thomson pour réaliser un ensemble d'une dizaine de clips, Love You Till Tuesday en 1969.

Le film, tourné à petit budget, montre une volonté de présenter le chanteur dans un univers visuel cohérent d'un clip à l'autre, caractéristique du carrefour musical qu'il opère entre le rock mods et le folk hippie.

La véritable signature visuelle s'opère néanmoins grâce à Mick Rock, photographe officiel des années glam, qui réalisent plusieurs clips entre 1972 et 73, dont les fameux "Life On Mars?" et "The Jean Genie".

À la différence de certains films de Love You Till Tuesday, ces clips ne racontent aucune histoire et se contentent de développer l'atmosphère des chansons en image, favorisant les poses de Bowie en costumes, maquillage  et coiffures glam.

 

Au moment où Bowie délaisse son image de superstar et se tourne vers un certain anonymat à la fin des années soixante-dix, sa collaboration avec le réalisateur David Mallet démarre avec quelques clips plus sobres comme "DJ" ou "Boys Keep Swinging". Il reste quelques costumes, mais Bowie apparaît également assez ordinaire dans certains plans. La mise en scène témoigne de l'entre-deux musical de Lodger : à la fois heurté dans la construction et les éclairages, mais accessible par les actions limpides.

Les deux artistes marquent l'histoire du clip en co-réalisant "Ashes To Ashes", annonciateur du mouvement new wave (costume de Pierrot, humeur mélancolique, jeu de teintes en postproduction, etc). Mallet continue de réaliser quelques clips pour Bowie, mais ils n'innovent plus comme "Ashes To Ashes" ou les réalisations passées de Mick Rock. Citons le court-métrage de vingt minutes réalisé par Julien Temple, Jazzin' For Blue Jean en 1984 qui, sur le principe de "Thriller" de Michael Jackson, intègre la chanson "Blue Jean" dans un script où Bowie incarne plusieurs personnages.

Les clips plus tardifs accompagnent l'évolution musicale de Bowie : globalement plus conventionnels, ils recèlent de périodes inventives et marquantes, notamment les années 1995-97, avec les albums Outside et Earthling, et celle du dernier album Blackstar. Les deux clips réalisés par Johan Renck pour "Blackstar" et "Lazarus", en particulier, prolongent brillamment l'atmosphère ésotérique du dernier album en soulevant bon nombre de questions en lien avec les thèmes développés par les paroles (la mort, la religion, la magie, la création, etc).

A SUIVRE