PEETERS. Entretien4. L’ART DE LA BIOGRAPHIE

 

De quoi parle-t-on quand on écrit une biographie: que faut-il garder ?

Pourquoi mettre en relief (comme narrateur) un élément plus qu'un autre ? Et, vertige du sujet et de l'objet: d'où le narrateur parle-t-il ? Doit-il se cacher?

La suite du portrait, en creux, de Peeters.

 

Entretien Franck Senaud – Benoît Peeters – (enregistré le 3 avril 2013, relu en avril 2014)

 

Franck Senaud :

Vous écrivez dans Trois ans avec Derrida, les carnets d’un biographe : « Idée de fiction, un chercheur, qui fouillerait méthodiquement les archives d’un auteur pour les épurer, en essayant d’enlever toutes les pièces compromettantes, pour protéger l’image future d’un grand homme. »

Le biographe fabriquerait-il un peu l’image ?

 

Benoît Peeters :

Ce que je décris dans ces quelques lignes ne correspond pas du tout à ce que je fais, même s’il m’arrive, après avoir trouvé des documents au cours d’une recherche biographique, de ne pas les utiliser alors qu’ils seraient porteurs de scoop.

Il peut arriver qu’un principe de délicatesse conduise, par exemple pour protéger les vivants, à ne pas insister sur tel ou tel point, voire à ne pas le mentionner. Cela s’est passé quelquefois pour Jacques Derrida parce que j’écrivais très peu de temps après sa disparition. Mais ce n’est bien évidemment pas cette tactique que je décris ici sur un mode un peu ludique.

 

Franck Senaud : Vous dites ailleurs que votre biographie se basera sur les archives et sur les rencontres et que c’est l’aller-retour entre les deux qui vous intéresse le plus.

Mais je me rappelle vous avoir entendu dire lors d’une précédente rencontre, à propos d’un passage étonnant où vous citez quelques vers d’une chanson d’Aznavour, que vous aviez besoin à ce moment-là dans votre récit d’une note un peu plus légère.

Vous semblez construire la biographie comme une fiction… Ou tout du moins la mener comme une narration.

 

 

 

Benoît Peeters :

J’agis aussi en écrivain – même si ce mot mérite d’être utilisé avec des pincettes et de la retenue, surtout lorsque l’on parle de soi.

Et je n’ai donc pas écrit cette biographie strictement en tant que chercheur, universitaire ou historien, je l’ai écrite aussi en tant que narrateur, ce qui veut dire que j’ai des préoccupations de composition, de rythme et de ton.

 

J’essaie que chaque chapitre fonctionne comme une petite entité, je ne vais pas dire comme une nouvelle, mais de manière aussi attrayante que possible, de façon à relancer la lecture. Je m’efforce par exemple de terminer chaque chapitre par une pointe ou une petite chute et d’ouvrir le suivant par une attaque un peu vive. J’ai envie que le lecteur ait envie d’avancer, j’essaie d’installer une forme de « suspense » à partir d’une matière qui ne semble guère s’y prêter.

Et beaucoup de gens m’ont dit que cela avait fonctionné pour eux : ils appréhendaient de lire ce gros livre sur un philosophe, ils pensaient que cela allait être très long, et finalement ils l’avaient lu très vite.

Je reconnais que cela m’a fait plaisir.

 

Franck Senaud : Vous dites par ailleurs de votre travail du biographe : « il sera fait de mes ruses autant que de mon savoir ».

 

Benoît Peeters : Oui, ce n’est d’ailleurs pas très rusé de le dire… Mais je suis persuadé qu’il y a de l’art dans le travail du biographe, et le petit livre Trois ans avec Derrida, est aussi un éloge indirect de la biographie comme genre, genre souvent un peu méprisé.

Certains croient que le biographe est simplement un accumulateur d’informations qui se contente ensuite de les agréger. J’ai fait un livre de 700 pages, alors que j’avais de quoi écrire largement le double. Je n’ai donc pas cessé de faire des choix : « ça je le raconte », « ça je le mentionne », « ça je l’élimine ». Parfois je développe un incident, parce que je considère qu’il a de l’importance, tandis que bien d’autres choses ne sont pas citées.

 

Quand par exemple j’analyse ce mot très important qui va devenir comme une définition de la pensée de Derrida, « déconstruction », j’essaie de montrer comment il apparaît, comment il procède d’une lecture de Heidegger, et notamment des mots « Abbau » et « Destruktion ». Je fais une analyse sérieuse du surgissement de ce mot « déconstruction » sous la plume de Derrida, comme une quasi création. Et ma petite pirouette, à la fin de ce chapitre, c’est de montrer que ce mot existait déjà dans la langue française, puisque dans une chanson d’Aznavour des années soixante, il est question d’un amour « qui me déconstruit ». Il ne me semble pas saugrenu ou inopportun de faire ce rapprochement.

 

 

Je ne pense pas qu’on doive rester tout le temps dans un registre monolithique en écrivant une biographie, même pour un grand philosophe. Vous et moi, tout comme Jacques Derrida ou Roland Barthes, nous appartenons à des sphères culturelles mêlées, nous sommes pris dans un tissu composite et complexe, entre les événements historiques que tout le monde vit, entre les musiques et les films avec lesquelles nous avons grandi, les lieux où nous avons vécu.

Tout cela nous a construits, au même titre que les concepts et les grandes œuvres : une biographie purement intellectuelle n’a guère de sens à mes yeux.