Sur "Saraka Bo" de Tobie Nathan

Vous refermez le livre et les mots auparavant inconnus de sonninké, djinna, bambara,... résonnent encore à votre mémoire.

Déjà les premières pages ouvrent sur une autre mythologie que l’auteur relaie tel un griot.

 

Omniprésence du conte, de l'histoire qui se répète : " un garçon n'avait pas de père …»

Passages d’anthologies que l’on peut relire indépendamment, juste pour le plaisir, comme l’histoire de Madame Puce et Monsieur Pou.

 

Au début tout se mêle. Puis se délient les histoires et les chemins personnels se découvrent.

Comme la psychanalyse dévoile l'envers de notre décor intérieur, les fictions, les récits nous montent l'invisible du monde. L‘intrigue de Saraka Bô comme un noeud gordien que l’auteur dénoue.

Tobie Nathan est, pour le plus grand bonheur du lecteur, un démystificateur.

"Saraka Bô" est un roman de la construction : psychique, narrative, humaine.

 

" Ses yeux étaient d'ivoire, sa bouche était dedans, son nez était nouveau…”. S'il joue si bien avec les mots c'est qu'il croit aux racines, que l'histoire est écrite loin derrière nous.

 

L’auteur écrit les histoires derrière ce que l'on voit, nous plonge dans la profondeur, l'épaisseur du monde.

Un univers qui grouille de vie, où le regard, où qu'il se pose, peut voir une histoire qui se joue, un bout de la grande pièce du monde théâtre. Les scènes se dessinent tels des plans cinématographiques.

 

"Bruits de rue sur fond des premières mesures du Concerto pour violon de Mendelssohn,

belles à en être inquiétantes.

Regard fugace sur Véronique, une agile brune aux yeux saphir tout de noir vêtue, belle comme un chat sauvage.

Une rue de Neuilly – Mme Grunberger sort, tirant un chariot à provisions.

On peut la suivre de loin, la perdre entre les passants, la retrouver. »

 

Le rythme de l'écriture claque, comme une chanson jazz :

" Boulevard du sexe, je chiale,

les mecs ! 3 heures du mat', deux boches en goguette grimpent en choeur

le Sacré-Coeur, leur gros sac en bandoulière.

Remarque, le Mark, çà monte, çà monte !

Je monte derrière."

 

Certains chapitres sont comme des nouvelles à part entière où Tobie Nathan conte les mythes fondateurs et légendes qui fondent les inconscients des exilés.

 

 

Saraka Bô nous embarque pour un voyage le long des mots, vers l’ailleurs des vies qui nous entourent.

 

Aurore AMOUROUX

grande lectrice, écoutrice, précise et sensible.