Amélie Nothomb, le Japon et les autres

Amélie Nothomb, fille de diplomate, a vécu une partie de son enfance au Japon.
Dans Stupeur et tremblements, roman qu’elle écrit en  1999, c’est le contraire. Une jeune française débarque à Tokyo dans une grande entreprise japonaise, un univers hyper hiérarchisé et codifié où la concurrence est rude.
Amélie - comme souvent chez la romancière, toute ressemblance avec un personnage existant est nullement fortuite- n’a pas toutes les clés et apprend au fur et à mesure, et à ses dépends, à décrypter les enjeux du monde dans lequel elle a atterri. Vertige dû à la perte des repères et choc des valeurs sont illustrés dans un cadre où dévouement et humilité sont les maîtres mots.
La jeune employée s’adapte mal à ce rapport à l’autre. D’où une scène de pétage de plomb absolu – magistralement interprété par Sylvie Testud dans l’adaptation cinématographique – dans laquelle Amélie, désemparée devant la tâche qui lui est assignée, finit par danser nue sur les bureaux déserts, à la tombée de la nuit.
Comme si un esprit occidental ne pouvait pas supporter une  telle rupture avec ses propres modes relationnels. Comme un avion en dépressurisation, notre cerveau ne pourrait qu’exploser face à tous ces codes à intégrer.

 

 

 

Les japonais qui viennent en France traversent une phase d’adaptation à notre société qui, bien que toute culture ait ses codes, offre un cadre plus lâche. Ce vertige semble donc inévitable et réciproque.

Les Français qui séjournent au Japon en reviennent très imprégnés et on parfois des difficultés à se réadapter à leur quotidien. Ils se sentent en décalage.

 

Sommes-nous si ancrés dans un mode de vie ou de pensée qu’en changer peut provoquer un malaise quasi-physique ? Si formatés par les signes qui nous entourent et incapables de nous adapter instinctivement à leurs formes ou leurs contenus mouvants d’une histoire à une autre ?

Amélie ressent profondément ce vertige qui s’exprime dans un passage onirique : elle colle son visage sur la vitre du building dans lequel elle travaille jusqu’à la traverser pour voler au-dessus de la ville tentaculaire.

 

 

 

C’est aussi dans un immeuble Tokyoïte que se déroule le film Lost in Translation de Sofia Coppola. Les deux protagonistes : Charlotte, qui suit à Tokyo son fiancé, et Bob, venu pour tourner un film publicitaire, se retrouvent dans un grand hôtel de luxe. Leurs deux solitudes se rencontrent dans cette immense tour de verre semblable à une tour d’ivoire, les isolant de la fureur de la ville. Leurs sorties hors de la bulle résonnent comme des explosions : que ce soit l’enregistrement d’un show TV déjanté ou l’ambiance borderline d’un restaurant.

 

C’est ensemble qu’ils vivent cette parenthèse, à contre courant. C’est une idylle qui ne se dit pas pour se finir sur un non au revoir.

 

Amélie aura cherché une alliée, sa collègue japonaise, Mademoiselle Mori, qui la fascine par sa grâce et sa beauté. Celle-ci ne sera pas son accompagnatrice, initiatrice aux codes de la société japonaise mais participera au contraire à sa déchéance.

Comme le vassal qui avait failli à sa tâche pouvait être banni par l’Empereur, Amélie retourne au bas de l’échelle sociale en tant que dame pipi.

Bob et Charlotte retournent eux à leurs continents de solitudes.

 

Le Japon semble être auréolé d’une sphère poétique qu’il est nécessaire, non pas d’assimiler, mais d’accepter avec humilité. Le cas d’Amélie en serait un exemple poussé à l’extrême.

 

Aurore AMOUROUX grande lectrice, écoutrice, précise et sensible.