Audi 80 (1987, modèle CC, 1.8 litres essence, 90 cv)

Au tout début

Elle m’a semblé laide

Mais c’était son charme

Laide précisément

Par toutes ses formes rectangulaires et sobres

Absolument 80 

 

Son confort rigide et pragmatique

Ses quatre sièges de dentiste en velours gris

Et ses phares de cadavre d’écran de télé

Me répugnaient tout particulièrement

 

Alors je l’ai gardée

 

Elle me l’a bien rendu

Chaque matin au démarrage

Crachant tous ses cauchemars de carbone

Comme reproches conjugaux

Comme autant de preuves d’amour

 

C’est alors que nous avons commencé à nous aimer vraiment

Ma Jaguar germanique

Et moi

Docteur allemand parcourant la Forêt-Noire dans mon vaisseau de certitudes métallisées

Allongés

Sous le regard étonné et plissé des sapins aux yeux verts

 

Puis nous avons voyagé

 

Longuement

Traversant ensemble les compartiments du jour et de la nuit

Progressivement

Son intimité s’est parée d’une odeur de soleil fané

Immensément nostalgique

Presque plus germanique

 

Évidemment

Elle en faisait trop

Mais j’aimais ses larges virages comme on nage la brasse indienne

Son moteur en sous régime

Toujours

Ménageant par ses secousses

Mon esprit

De sa nitroglycérine

 

 

Nous avons glissé longuement sur les réglisses des routes de tous pays

 

 

Dans ton ventre comme dans un salon

J'ai sillonné le monde

La tête engourdie par le clapotis régulier de tes pistons

Mon regard cabossé astiquant tous les horizons

Tous les climats capitonnés

Depuis les épaisses veines d’eau gonflant sur ton pare-brise

Jusqu'aux auréoles de soleil l’alvéolant miraculeusement

Nous avons bourlingués

Ensemble

Indifférents à l’agonie abstraite des insectes dont tu t’embellissais encore

 

L'été venu nous nous sommes confondus aux longues transhumances embouteillées

Qui serpentent jusqu'aux champs salés des mers

Au travers de toutes ces nuits jumelles

Nous nous sommes confondus avec les automobilistes

Au visage gommé de fatigue

Que l’on ressuscite par la religieuse imposition d’une main

 

De temps en temps je t’arrêtais

Ouvrai ton capot explosif

Et crachai sur tes durites d’endurance et d’enfantement

Observant ma salive s’évaporer puis se calcifier

Dans ta gueule bouillante d’amour

Pour moi

Pour nos voyages

Pour et contre l’univers

 

Je dormais en toi

Le sommeil rythmé par ta pendulette

Entassant consciencieusement

Chaque seconde magnétique

Comme petits pâtés de temps

 

Mon cœur ce chronomètre

Pareil à ton compteur

Comptabilisait ma vie

Comptabilisait ma route

Impitoyablement

 

Puis nous repartions comme l’on renaît

Crevant ensemble le duvet de l'aube

Toi au bout de mes pieds

Moi au bout de ta vie

Toi et moi au bout du monde

D’une planète à nouveau plate

Comme ta carcasse après la casse…

Surprise ?

 

Christophe YAHIA

est poète, philosophe et mauvais esprit. 

J'espère qu'aucun super-héros ne traine dans le coin !?