PEETERS. Entretien8. LE PRESENT DE L’ARCHIVE

 

"Il n’y a pas d’application directe entre la vie et l’œuvre, le moi créateur ne se confond pas avec l’individu quotidien : Proust, Valéry et quelques autres ont dit des choes essentielles à ce sujet.

Mais entre l’œuvre et la vie, il existe tout un ensemble de rapports complexes, emmêlés, pris en réseau, qui donnent son sens à la démarche biographique. Il reste beaucoup à penser de ce côté."

Lisons-le...

 Benoît Peeters en 1979. Photo : Marie-Françoise Plissart (à l'occasion de la sortie de "La Bibliothèque de Villers" chez Robert Laffont).

Franck Senaud :

Vous écrivez, toujours dans Trois ans avec Derrida : « S’il fallait choisir entre les archives et les témoins, je choisirais les archives, car paradoxalement, ce sont celles qui sont le plus près de la vie. Elles donnent à lire au présent, là où le témoin ne peut s’empêcher de reconstruire. »

 

Benoît Peeters :

L’archive, c’est la vie… Je voudrais insister un peu là-dessus, car je pense que c’est une idée importante et peut-être méconnue. Beaucoup de gens croient que l’archive, accumulation de vieux papiers, est du côté de la mort. L’archive serait jaunie, poussiéreuse et triste ; elle ne concernerait que les rats de bibliothèque. Et bien sûr l’archive entretient de nombreux liens avec la mort, la disparition, bien sûr elle a quelque chose de mélancolique. Mais si je pense qu’elle est plus encore du côté de la vie, c’est parce qu’elle nous arrive tout droit du présent, elle se tient devant nous comme un document brut, elle n’a pas été réécrite à la lumière de ce qui est arrivé ensuite comme l’est souvent le témoignage.

L’archive est d’autant plus précieuse pour le chercheur qu’elle n’a pas été pensée à l’origine comme une archive : l’amour, l’amitié, le conflit, les doutes qui s’y donnent à lire nous arrivent intouchés, en direct de ce qui fut le présent. Dans le meilleur des cas, les archives – et particulièrement les correspondances – ressuscitent sans le filtrer ce qui a été le plus intense.

Quand le jeune Derrida écrit ses angoisses à Michel Monory, son ami le plus proche au début des années cinquante, je le retrouve bien plus en lisant ses lettres que dans le récit rétrospectif que cet ami pourrait faire. Je sens un jeune homme qui rêve d’écrire et ne sait pas s’il y parviendra un jour. C’est la vie même qui se donne à lire, page après page.

Schuitten visitant l'exposition des Cités Obscures à la BNF Paris

Oui, j’en suis persuadé : l’archive est profondément du côté du présent, elle est brûlante. J’ai participé il y a quelque temps à Toulouse à un colloque intitulé « La vie savante ». Lorsqu’on parle de « vie savante », il ne faut pas oublier qu’il existe réellement deux pôles : la vie et le savant.

 

On a parfois l’image du travail scientifique comme objectivant, mais on s’aperçoit en l’étudiant de près que même dans les sciences dures, la dimension de passion, l’interaction avec le vécu, l’interaction avec l’entourage, les coups de foudre, les rivalités et les haines occupent une très grande place. Ce sont pour moi des éléments qui donnent tout leur sens à la démarche biographique : la vie n’est pas quelque chose qui se fait à côté de l’œuvre. La vie est philosophique, la vie est savante, tout en continuant d’être la vie même. Il ne s’agit pas d’un simple reste voué à l’anecdote.

Bien sûr, il n’est pas question pour moi de revenir, comme dans les manuels scolaires d’autrefois, à « Untel, sa vie, son œuvre ». Il n’y a pas d’application directe entre la vie et l’œuvre, le moi créateur ne se confond pas avec l’individu quotidien : Proust, Valéry et quelques autres ont dit des choes essentielles à ce sujet.

Mais entre l’œuvre et la vie, il existe tout un ensemble de rapports complexes, emmêlés, pris en réseau, qui donnent son sens à la démarche biographique. Il reste beaucoup à penser de ce côté. J’ai prolongé mes réflexions à ce sujet en écrivant Valéry. Tenter de vivre.

A SUIVRE PEETERS Quelques questions sur Valery Tenter de vivre.