VULBEAU. Légendes des tags. Rencontre.

 

En 1990 Alain VULBEAU présentait ce premier travail fondamental: "La légende des tags doit être lue à deux niveaux : en tant qu'inscriptions qui "légendent" un décor urbain et en tant qu'histoire structurée par les médias et divers écrits prenant appui sur les sciences humaines. C'est ce qui a été entrepris ici en consacrant beaucoup de temps à la lecture des tags et, tout autant, à la lecture des écrits sur les tags". Il revient avec nous sur ce qui est toujours un objet insaisissable.

 

Entretien avec Franck Senaud. Février 2016

 

FS

 

Pour situer préalablement nos échanges: vous avez assez tôt étudié les tags (est-ce dans "Les inscriptions de la jeunesse", en 2002 ?) était-ce répandu ?

 

 

 

Alain Vulbeau

 

Mon premier moment d'intérêt pour les tags date de la fin des années 70 à travers deux publications : l'une était "The faith of graffiti", le livre de photos de Jon Naar, préfacé par l'écrivain Norman Mailer, paru en 1974 sur les graffitis dans le métro de New York ; l'autre était le livre de Jean Baudrillard, "L'échange symbolique et la mort" qui avait un chapitre consacré aux tags de New York, nommé "Kool Killer ou l'insurrection par les signes", paru en 1976. À l'époque, le phénomène apparaissait comme une étrangeté américaine qui fonctionnait avec l'image du New York de l'époque, ville criminogène au bord de la faillite et de l'autodestruction. Je m'intéressais à ces graffitis parce que j'avais Baudrillard comme prof à la fac de Nanterre et que l'art des rues m'intéressait. On ne pouvait pas imaginer que les tags pouvaient traverser l'Atlantique. Je suis allé en 1980 à New York et j'ai ramené des photos où je posais devant des graffitis dans les rames de métros : c'était une forme d'exotisme de la jungle urbaine.

 

C'est en 1990 qu'est parue la première édition de mon livre "Du tag au tag". Il ne s'agissait pas d'une enquête directe sur les tags et les tagueurs mais d'une étude sur les traces que laissaient ce phénomène. D'une part, je faisais une liste de tags et d'autre part je faisais une analyse des recherches américaines et de la presse française. Le mot tag apparaît en France dans des articles de presse à partir de 1986 (alors que les graffitis eux-mêmes datent de 3 ou 4 ans avant) et ce mot n'est pas utilisé aux États-Unis.

J'ai fait ensuite une seconde version de mon ouvrage en 1992 avec une couverture de Darco ; enfin je l'ai réédité en rajoutant de nouveaux chapitres en 2009 aux éditions Sens & Tonka avec des illustrations de Shuck II. Jusqu'à cette dernière édition j'ai continué ma liste de tags qui en compte près de 3000.

 

 

 

 

FS

 

Sous quel point de vue l'avez vous fait?

 

 

Alain Vulbeau

 

Mon point de vue a d'abord été guidé par un sentiment d'étrangeté, sentiment que j'ai traduit par les titres de mes chapitres :

 

- "l'émeute silencieuse" parce que je trouvais que c'était une insurrection très visible et très envahissante pour les sociétés de transports notamment mais c'était aussi un événement très silencieux. il y avait le silence de l'activité de bombage qui est constitué par le "pschitt" de l'air comprimé et surtout par l'absence des tagueurs. ils ne se font pas entendre car quand on voit les tags les tagueurs ne sont plus là.

 

- "la pétition illisible" était le titre d'un autre de mes chapitres où je faisais l'hypothèse que toutes ces signatures réclamaient quelque chose et que ce quelque chose c'était le droit à la ville, le droit d'aller et venir, le droit de s'approprier les espaces publics.

 

- et pour mes autres chapitres "Le carnaval graphique" ou "la légende américaine", à chaque fois, j'ai essayé de montrer qu'on se trouvait devant un événement très codé et très interne à la jeunesse mais aussi devant une manifestation qui reprenait des codes très valorisés de la société en général comme la mobilité, la publicité, l'expansion urbaine, la reproduction infinie d'une marque, etc...

 

En fait, j'ai essayé de faire mon travail de sociologue et de voir les choses de façon assez distanciée et la conséquence a été que des tagueurs sont venus me voir et aussi des représentants des institutions (police, justice, transports, éducateurs, etc). 

 

Le phénomène des tags n'est pas fini mais les mots ont changé ; on emploie le mot tag pour désigner n'importe quel graffiti et surtout tout ce qui évoque le vandalisme alors que les tagueurs parlent plutôt de graffs pour désigner les fresques  ou un travail qu'ils veulent avant tout artistique même s'il contient toujours un peu une part d'activisme clandestin. 

 

 

FS

 

votre travail est sociologique, il regarde ce rapport expression - réception. avez vous trouvé des textes étudiants l'aspect artistique de ces tags ? Ou votre remarque sur le glissement de sens du tag au vandalisme conforte qu'un regard artistique n'existe pas?

 

 

 

Alain Vulbeau

 

dès le début de mes recherches, j'ai travaillé sur cette double dimension de l'identité de ce graffiti qui était caractérisé, selon les médias et de nombreuses institutions en charge de la jeunesse, par une double référence au vandalisme et à l'art.

Ce n'est pas mon appréciation mais les discours que j'ai lus et analysés et ce qui est intéressant c'est que ces discours sont restés les mêmes depuis près de trente ans. Il existe un regard spécifiquement criminologique de la part de certaines institutions et un regard spécifiquement artistique de la part d'autres partenaires (cf les éditeurs d'ouvrages sur le street art, entre autres)

 

 

FS

 

j'associe cette question à une de vos remarques sur le lien indirect à la publicité : personne ne conserve ces formes (photos, journaux, musées ? )

 

 

 

Alain Vulbeau

 

Même si de nombreux graffitis sont voués à la disparition, il existe une mémoire notamment par les livres de street art, déjà cités, et dans les books des graffeurs. Je vous signale l'initiative de Julien Pesce avec son projet Dièse (facile à trouver sur Google) qui crée des livres de mémoires de graffs par département et qui augmente les photos d'interviews de graffeurs historiques qui racontent leurs parcours.

A SUIVRE