STIERNON. Berlin français. Rencontre.

Michel Stiernon, historien et sociologue de l’art du XXIe siècle, dont les recherches actuelles portent sur le Street art, a contribué à l’ouvrage collectif bilingue français-allemand « Zeitgeist – L’Esprit d’un Temps », publié par Archive Books à Berlin, avec une interview inspirée par son expérience à la Freie Universität Berlin, en 2012-2013, qui lui a fait côtoyer une cinquantaine de plasticiens français vivant et travaillant alors à Berlin.

Il a bien voulu, une fois encore, synthétiser 

ses réflexions avec Préfigurations.

 

Entretien avec Franck Senaud. Septembre 2016

 

 

Franck Senaud :

Michel Stiernon, des raisons données par les 50 artistes français rencontrés et interviewés sur leur venue à Berlin, il semble que la fuite du Paris arrogant et « anti-peinture » des années 80 soit un des principaux arguments non ? Un choix par défaut vers la capitale allemande ?

 

 

MS :

 

En effet, mais pas seulement. Depuis deux générations au moins, Paris, n’est plus une ville cool, le coût de la vie, la concurrence tout y est exacerbé. Et elle n'est plus une capitale mondiale. Ensuite reviennent ces propos : « J’avais besoin de changer d’air. Vous voyez mon travail, je suis assez classique et j’avais envie de prendre certains risques et l’Allemagne m’offrait une liberté avec la peinture » chez Valérie Favre ou, autre grand nom, Damien Deroubaix : « En France il y avait une pseudo-élite qui était foncièrement anti-peinture. Quand je disais que j’étais peintre les gens faisaient une espèce de grimace ».

 

On venait à Berlin pour des raisons économiques et de marché immobilier, de surfaces de travail aussi.

 

Enfin l’amour. On vient à Berlin pour la ville mais on y reste aussi pour quelqu’un, rarement avec qui on est venu de France, comme l’indissociable couple de remarquables peintres Axel Phalavi et Florence Obrecht mais plus souvent rencontré(e) lors d'échanges Erasmus ou à Berlin, formant un couple mixte, meilleur moyen de devenir biculturel, « Mon ami est Allemand, j'avais besoin de ça » dit la sculptrice Cécile Dupaquier, installée depuis 2003. Jérôme Chazeix, faiseur d’œuvres d’art totales, ajoute : « Sur un plan personnel mon intégration à l’Allemagne a été facilitée par une longue vie de couple avec une personne polonaise germanophone et, aujourd’hui, par une autre personne, allemande ». On doit citer aussi l’architecte Thibaut de Ruyter, curateur et critique reconnu, qui écrit, entre autres pour Art Press et partage à Berlin la vie d’une importante artiste autrichienne.

 

FS:

Berlin change-t-il la carrière et le travail de ces artistes ?

 

MS:

Des cinquante artistes rencontrés entre septembre 2012 et avril 2013, un sur dix aura quitté la ville avant l’automne 2013, Damien Deroubaix par la grande porte, vers une carrière prometteuse, d’autres en catimini — pas de nom ici —, guère plus riches en fortune ou en gloire qu’à leur arrivée.

 

Le parcours de la peintre Valérie Favre, désormais très distinguée Professorin an der Universität der Künste de Berlin, est le résultat d’une personnalité et d’un talent exceptionnels. Alors, si le terreau berlinois a favorisé la croissance de ces deux là et de quelques autres, Berlin n’est pas pour autant un faiseur de miracles mais plus souvent un séduisant mirage.

 

 

Arrivée en 1995, Marie-José Ourtilane artiste devenue curatrice, a une forme de réponse à la question de l’intégration : « Moi, ce que j’ai appris ici, c’est la rigueur. Ne pas être « professionnel » c’est la pire insulte qui soit. Les Français ont une approche « littéraire » et « intellectuelle » de l'art, les Allemands sont plus dans le métier ».

 

Le « gros » de la production des artistes Français de Berlin a au demeurant peu à faire avec la culture esthétique locale ou nationale. Là où on aurait pu rechercher une filiation dans la longue histoire de l’art, comme chez Florence Egloff, palette allemande et inspiration du Grand Siècle français, c’est souvent l’histoire personnelle, comme pour la très éclectique Alexine Chanel, voire une blessure, qui constitue la source à laquelle s’abreuve l’inspiration.

La composante mortifère de Soline Krug est clairement identifiée tandis que Valérie Leray photographie des lieux de mémoire depuis qu’elle a retrouvé le carnet anthropométrique de son arrière grand-père tsigane, interné par l'état français pendant la Seconde Guerre mondiale.

 

Mais Damien Cadio qui retraite avec un classicisme et un métier époustouflants des images étranges provenant d’Internet et de nulle part vend, comme d’autres, pour l’essentiel à la galerie parisienne Eva Ober.

 

 

Pour d'autres la question ne se pose pas en ces termes. Après avoir rencontré et interviewé le galeriste Mehdi Chouakri, celui-ci m’a aimablement dirigé vers Saâdane Afif. Il m’a alors adressé ce mail fort juste et synthétique : « Monsieur, Medhi Chouakri me dit que vous faites une recherche sur les artistes français qui vivent et travaillent à Berlin. Je ne pense pas vous intéresser car je suis tout simplement un artiste qui, dans la mesure du possible, vit et travaille. ».

 

Le contre exemple parfait et aussi réussi est sans doute celui de Thierry Noir qui, avec Christophe Bouchet peint, avant tout autre, le Mur de Berlin dès 1984, le repeint après sa chute et, après avoir lutté avec ses armes de peintre contre « Le Mur de la honte », contribue à sa patrimonialisation, devenant un des pères fondateur du Street art allemand, figure omniprésente et respectée de la ville mais représenté à Londres et apprécié jusque sur la côte est-américaine.