PETIT. Prouvé La construction de structures inspirées des machines de transport 7/8

En s’attachant davantage à étudier la structure des constructions de Prouvé, on comprend que la mobilité l’inspire dans la façon même de réaliser ses oeuvres. Elle n’apparaît pas uniquement comme élément de décoration, elle est au coeur de son travail...

 

 

Extrait de mémoire Master II en Esthétique et philosophie de l’art. Novembre 2016

 

Elle n’apparaît pas uniquement comme élément de décoration, elle est au coeur de son travail. Les éléments de construction qu’il élabore sont pensés d’après des modèles de véhicules. De ce choix va effectivement découler une certaine esthétique, puisque la structure va imposer sa forme, mais il implique également un certain processus de création.

 

Durant le cours qu’il donne au Cnam, s’il s’inspire des techniques de fabrication de l’industrie, il fait également part à ses étudiants de l’intérêt que représentent les formes produites. Le modèle 2CV de Citroën utilise une forme arrondie. Elle est utilisée pour parer à plusieurs problèmes.

 Dominique CHATELET, « L’esthétique industrielle et l’enseignement de Prouvé » dans Antonella TUFANO (coord.), Jean Prouvé, designer, op. cit., p. 154-156.

 

Elle n’est pas que le résultat d’une fabrication en série, qui doit produire des formes simples, elle présente selon Prouvé un véritable intérêt dans le montage final du véhicule. En tant que constructeur, il conserve cette logique. Il produit des structures, à destination de meubles ou de bâtiments, facilement produites en série. Mais il s’attache également à ce qu’elles proposent une solution optimale à la réalisation finale.

On retrouve cette inspiration arrondie dans ses structures coque ou shed, qui permettent de venir fermer une construction tout en apportant espace et lumière. Il choisit cette solution pour la toiture de l’imprimerie Mame. Au-delà d’offrir cet espace particulier qui élance le bâtiment au lieu de le fermer, on comprend l’intérêt de Prouvé pour ces formes simples qui, comme lors du montage à la chaîne d’une automobile, s’encastrent parfaitement les unes aux autres. La forme n’est donc pas pensée pour elle-même, elle est prise dans un processus de construction. Son élaboration est rendue possible parce que Prouvé a opté pour la tôle, qui permet d’obtenir des structures légères car creuses. La toiture sera donc facile à déplacer et à monter. Ces courbes qu’on retrouve par ailleurs dans d’autres de ces travaux ne sont donc pas tant inspirées des automobiles elle-mêmes que des moyens mis en oeuvre pour les monter. C’est avant tout un procédé qui semble guider ce mimétisme.

 

 

 

 

 

Dans le cas de ses maisons démontables, c’est ainsi l’ensemble de la création d’une habitation, de son projet initial jusqu’à sa construction, qui se rapproche davantage de celui d’une machine que d’un bâtiment.

Dans sa conférence «Il faut des maisons usinées», Prouvé explique le choix de ce terme :

 

Pourquoi usinées ? Parce qu’il ne s’agit plus seulement de fabriquer un ou plusieurs petits éléments d’une maison destinée à être assemblée, mais que tous les éléments correspondent à ceux d’une machine que l’on monte entièrement mécaniquement, sans qu’il soit nécessaire de fabriquer quoi que ce soit sur le chantier.

 

 

Jean PROUVÉ, « Il faut des maisons usinés », (conférence prononcée à Nancy le 6 février 1946) dans Christian ENJOLRAS, Jean Prouvé. Les maisons de Meudon 1949-1999, Paris, École d’architecture de Paris-Belleville / Éditions de la Villette, 2003.

 

 

 

 

La préfabrication permet de limiter le travail des ouvriers au montage des pièces. Le chantier n’est plus qu’une étape parmi d’autres, il correspond en fait à l’assemblage général de la structure. Prouvé n’hésite pas à faire une analogie entre une « maison » et une « machine ». Ces nouvelles habitations, qui ne sont plus solidement ancrées à un lieu, peuvent ainsi se voir remontées ailleurs. Il ne s’agit cependant pas de les déplacer telles quelles. Prouvé s’est intéressé à titre personnel à une caravane pour ses vacances en famille, qu’il a élaboré avec Pierre Jeanneret61.

 

 

 

61 J. -C. BIGNON, C. COLEY, Jean Prouvé. Entre artisanat et industrie, 1939-1949, op. cit., p. 15.

 

Il s’agit dans ce cas d’une mobilité directe, une maison qui roule. Il y a bien un déplacement de l’habitat, sans les étapes de montage et de démontage. L’appellation de machine est alors justifiée, puisqu’un moteur permet à la structure d’opérer un déplacement autonome. Les maisons démontables ne sont pas des machines dans la mesure où elles ne se déplacent pas par elles-mêmes. Le terme n’est pas erroné dans la mesure où l’intégralité de leur conception est guidé par ce but qu’est la mobilité. Si des éléments fixes sont imaginés par Prouvé d’après des moyens de transport, ils ne sont pas sans incidence sur la réalisation finale. Leur légèreté permet effectivement de les déplacer. Prouvé détourne ainsi des usages liées à la vitesse pour les adapter au besoin de la construction. Ce faisant, il questionne les limites de l’architecture comme art immobile.