PETIT. Prouvé Vers une fabrication en série 3/8

Il est vrai que le travail de Prouvé tend vers la fabrication en série, mais elle ne correspond pas exactement à la définition que l’on peut en attendre. Pourtant elle s’inspire des usages de l’industrie, tout en les adaptant.

Nous constaterons cependant que dans les ateliers de Prouvé, la fabrication sérielle ne relève pas entièrement d’une exécution machinale.

 

Extrait de mémoire Master II en Esthétique et philosophie de l’art. Novembre 2016

La fabrication en série chez Prouvé

Deux points principaux caractérisent de manière générale la fabrication en série.

 

Il s’agit d’une part de produire à l’exacte identique plusieurs exemplaires d’un même objet. Cette ressemblance absolue est notamment rendue possible par l’utilisation de machines réglées à l’avance, et exécutant la même opération de façon répétée. Il est même injustifié de parler de ressemblance, car il s’agit en fait d’objets partageant la même genèse. Ils ne sont pas produits les uns par rapport aux autres, ils reproduisent de la même façon un modèle initial. Leur nombre peut donc être infini. C’est là l’autre caractéristique de la fabrication en série, elle produit en grand, voire en très grand nombre ces objets. On comprend donc que par la technique qu’elle demande et la quantité de ses productions, elle est liée à l’industrie. S’il manque l’un de ses deux éléments, on ne peut plus parler de fabrication en série au sens strict.

 

Ce mode de production se retrouve principalement chez Prouvé dans la production de meubles. On comprend qu’il est plus aisé de produire séparément de petites pièces qu’il faut ensuite sur place monter les unes avec les autres. Mais la fabrication en série concerne également chez lui des structures de bâtiments. De la même façon, mais à une autre échelle, il s’agit aussi de pièces à assembler. Ce mode de production concerne donc dans une même mesure l’architecture. Prouvé a même souhaité aller jusqu’à produire des maisons entières en série. Mais ce projet ne s’est réellement concrétisé qu’à une seule reprise .

 

 

 

Lorsque le Ministère de la Reconstruction et de l’Urbanisme lui commande des habitations d’urgence pour loger les sinistrés de guerre en Lorraine en 1944, il réalise une petite série de maisons carrés de six mètres de côté.

29 J. -C. BIGNON, C. COLEY, Jean Prouvé. Entre artisanat et industrie, 1939-1949, op. cit., p. 75.

 

Elles ont le grand avantage de pouvoir être montées rapidement et sans trop de moyens techniques, même par des non professionnels. Elles ne demandent pas non plus de fondations. La fabrication en série permet ici de produire vite, car il y a urgence à redonner un logement à ceux dont l’habitation a été détruite. Le nombre de maisons commandées n’a pas été aussi important que Prouvé aurait pu l’espérer, mais ce n’est pas faute de moyens de sa part. Ses ateliers étaient en capacité de le faire. Il s’agit plutôt d’un manque de volonté de l’État de mettre des fonds dans des logements qu’il considérait comme provisoires. La réticence à investir dans ce genre de constructions, de la part de l’État ou des particuliers, sera d’ailleurs un véritable frein à la fabrication de maisons en série. Ce type de production semble pourtant présenter un intérêt financier, dans le mesure où il n’y a plus qu’à répéter une même opération autant de fois que nécessaire. À la différence d’une architecture plus traditionnelle qui demande un véritable chantier sur le lieu de la construction, la fabrication en série mobilise hommes et machines au préalable, au sein des ateliers. Le chantier n’en est plus un, la construction devient un simple montage.

 

 

Produire en série, c’est donc produire différemment. Ce n’est pas juste produire plus vite ou en plus grande quantité. Il ne s’agit pas de concevoir une oeuvre pour ensuite vouloir la reproduire à l’identique en très grand nombre. La fabrication en série implique une prise en compte de cette reproductibilité dès l’élaboration d’un objet. Dans le cas contraire, nous parlerions de produire des copies. Toutes les étapes de la création s’en retrouvent bouleversées, car il n’est pas question de produire une oeuvre unique.

 

Ces contraintes impliquent des choix de matériaux à utiliser et des techniques à appliquer. Par conséquent, elles influencent la forme finale que prendra l’objet. Prouvé souhaitant produire en série, il est conscient de cette nécessité d’adapter les conditions matérielles dont il dispose. Lorsqu’il déménage ses ateliers de la rue des Jardiniers à Nancy vers le terrain de Maxéville, il veut passer à une production véritablement industrielle. Pour se faire, il doit produire en série. S’il a déjà réfléchi à cette possibilité, son attention s’est jusque là portée sur la fabrication de meubles. Il sait que passer vers la fabrication en série n’est pas juste une question d’échelle, c’est un changement de méthode. C’est un modèle de création à penser dans sa globalité. Cette transformation devenait nécessaire au vue des commandes qui lui étaient passées30. C’est l’occasion pour lui d’investir dans de nouvelles machines et d’expérimenter de nouveaux matériaux. Atteindre la fabrication en série apparaît donc pour Prouvé comme la marche à gravir pour pleinement entrer dans un processus industriel. Or ce dernier travaille principalement dans le secteur de la construction, alors étranger à la fabrication en série.