MOULON.  Pratiques numériques plurielles. Rencontre

 

Auteur de plusieurs anthologies et réflexions sur l'art numérique depuis les années 90, Dominique MOULON revient avec nous sur cette histoire de l'art et ses présentations

 

 

Entretien avec Franck Senaud. Févier 2017

 

FS

 

Vous parcourez l'art numérique depuis les années quatre-vingt-dix, vous enseignez et avez publié. Aujourd'hui, quelques festivals en présentent et le Centre Pompidou consacre une exposition à "imprimer le monde". Quelle évolution, ces vingt cinq dernières années, dans la présentation de cet art ?

 


DM

 

Le monde a changé et, plus encore, notre façon de l'envisager dans sa globalité. Durant que le numérique s'est progressivement déplacé, de l'univers des logiciels à celui des services, pour enfin faire culture. Me concernant, je ne considère plus le digital comme une tendance, mais plutôt comme un médium, de plus en plus accepté dans la sphère de l'art contemporain. Quand au titre de cette exposition du Centre Pompidou, il trahit notre volonté à toutes et tous de rematérialiser le monde après avoir dépensé tant d'énergie pour le “virtualiser”. On observe donc une migration des œuvres à caractère numérique qui vont de la black box, dédiée aux images, au white cube davantage adapté aux objets.

 

 

FS

 

Est-il aisé, pour vous, de nous dire quand cette transformation vers les objets s'est opérée ?

 

DM

 

Il s'agirait plutôt d'une lente migration vers le white cube des institutions comme du marché de l'art contemporain. Et je dirais que c'est l'Internet qui a fait bascule. Non pas dans son âge de l'accès des années quatre-vingt-dix menant à la participation des années deux mille, mais dans son âge de la multitude qui nous est contemporaine. C'est à dire au travers des sites ou applications qui conditionnent, qu'on le veille ou non, nos modes d'échange et de consommation de bien culturels ou de transport dans notre relation au temps comme à l'espace. Il me semble par conséquent qu'il n'est pas un artiste pouvant échapper à cette forme de “conditionnement”. Qu'il s'agisse du peintre sollicitant un moteur de recherche ou du sculpteur optant en ligne pour un procédé de prototype. Et ces mêmes artistes, plutôt que de diffuser leurs œuvres sur l'Internet comme d'autres l'ont fait, préfèrent les en extirper pour les contextualiser au sein d'espaces d'expositions.

 

 

 

FS

 

Ta réponse me rappelle qu'entre le net art et aujourd'hui un fossé immense s'est crée : rapport aux machines au quotidien, rapport aux interfaces et obsolescence de celles-ci. Ces créations des années 1990 n'ont-elles pas finalement une histoire déjà ancienne ?

 

 

 

DM

 

Une tendance Internet de l'art a en effet émergée avec le World Wide Web des années quatre-vingt-dix. Les artistes qui y ont participé souhaitaient présenter leur travail ailleurs et autrement. Ce qui n'est pas sans nous évoquer le land art des années soixante-dix, quand d'autres artistes, déjà, fuyaient les institutions ou galeries de l'art contemporain. Leur œuvres, bien souvent, ont disparu comme c'est le cas des sites aux technologies obsolètes. Ce qui en reste, c'est la documentation, qu'elle soit textuelle, photographique ou vidéographie, d'où la nécessiter de documenter avec précision les œuvres de médias variables dont on devine la pérennité incertaine. Un autre parallèle est intéressant a effectuer, celui consistant à comparer la similitudes des modalités, en terme de vente, des œuvres conceptuelles et des œuvres en lignes. Car dans les deux cas, ce sont les contrats qui induisent que l'on possède ou non ce qui peut potentiellement être activé ou expérimenté par tout le monde sans aucune aide.

 

 

FS

 

Ces comparaisons sont en effet extrêmement intéressantes sachant que tu participes aussi à documenter les œuvres "éphémères" ou laissant très peu de traces. Quant à la relation qu'entretiennent les artistes à l'Internet, n'est-elle pas quelque peu novatrice ?

 

 

DM

 

Chaque révolution industrielle, qu'elle soit liée à la vapeur, à l'électricité ou au digital donc à l'Internet, est accompagnée des pratiques artistiques qui la documentent. Les œuvres qui en résultent nous donnant autant de clés de lectures de nos sociétés en mutation. Sachant que l'art a toujours été lié aux techniques ou technologies du temps des artistes eux-mêmes. Et s'il était une tendance numérique de l'art, elle serait a envisager telle une expression de la relation qu'entretiennent les artistes de leur temps aux sciences et technologies de leur temps. C'est ainsi que, de nos jours par exemple, on voit poindre quelques œuvres conséquentes à l'usage des nanotechnologies. Sans omettre les technologies qui sont accessibles à de plus larges publics, comme celles du prototypage, ce qui nous renvoie à l'exposition Imprimer le monde du Centre Pompidou. Bien que celle-ci associe l'art au design ce qui, en soit, est une bonne chose pour les pratiques d'un entre deux quand le digital participe aux passages ou transitions de toutes sortes. Ce qui est regrettable, en revanche, c'est que l'art dans son rapport au digital soit encore tributaire du design pour intégrer de grandes institutions comme le MoMA par exemple.

 

 

FS

 

qu'abordes-tu dans ton dernier livre ?

 

 

 

DM

 

L'art au delà du digital

 

Pratiques numériques plurielles d'un art contemporain singulier